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Warner Bros Discovery et IFSC : l’escalade vendue à la télé ?

C’est désormais officiel : Warner Bros Discovery reconduit pour quatre ans son union exclusive avec l’IFSC, la Fédération Internationale d’Escalade Sportive. Une prolongation logique, presque banale, tant le sport vertical semble grimper irrésistiblement les échelons médiatiques. Mais derrière les poignées de mains radieuses et les chiffres triomphants, l’ombre d’une question plane : l’escalade, en gagnant le salon du grand public, ne risque-t-elle pas de perdre un peu de son âme au passage ?


Compétitions IFSC direct télévision

L’ascension tarifaire : gare aux prises glissantes


Outre-Manche, on grimpe plus qu’on ne zappe. Depuis le 1er mars 2025, les spectateurs britanniques doivent aligner 30,99 livres par mois (environ 36 €) pour accéder aux retransmissions sur TNT Sports, contre 6,99 livres auparavant (environ 8 €). Soit une hausse sèche, sans bac ni parade — un envol de 343 %.


Le prix, bien sûr, n’est pas indexé sur l’amour du crux mais sur un bouquet de disciplines pensées pour rentabiliser chaque pixel. Et tant pis pour ceux qui ne suivent que l’escalade : il leur faudra payer pour tout le reste. La logique est simple, commerciale, assumée : un sport grandit, ses droits s’envolent, l’accès devient un privilège.


Ce qui grince, ce n’est pas tant l’inflation que le moment choisi pour la mettre en place. Car au Royaume-Uni, l’élan populaire autour de l’escalade n’a jamais été aussi fort : des médailles olympiques, une génération montante, un engouement palpable. Et pourtant, voilà que la discipline, au lieu de capitaliser sur sa dynamique, se retrouve cantonnée à un abonnement haut de gamme, partagé avec des sports sans lien ni corde.


Pour l’instant, le phénomène reste insulaire. En France, Eurosport propose encore les compétitions autour de 9,99 € par mois, un tarif modéré, presque doux au toucher. Mais la tectonique des modèles économiques laisse peu de doute : si l’escalade continue de séduire les audiences, les tarifs suivront la pente. Et pas en dalle.


Le risque n’est pas seulement économique : il est symbolique. À force d'empiler les surcoûts pour capter les regards, l’escalade pourrait finir par s’éloigner de ceux qui, jusqu’ici, la regardaient avec envie, sans avoir à (trop) compter.


Jeux Olympiques : de Tokyo à L.A, l’escalade en quête d’elle-même


Entrée aux JO de Tokyo dans un format « combiné » un peu bancal, l’escalade avait divisé autant qu’elle avait fasciné. À Paris 2024, les organisateurs ont heureusement affiné le trait, détachant la vitesse du bloc et de la difficulté, permettant ainsi une meilleure lisibilité de la discipline auprès du public. Une preuve que l’escalade olympique peut évoluer intelligemment, si elle accepte de remettre en question ses propres règles du jeu.


Pour Los Angeles 2028, tout reste à inventer, ou presque. De nouvelles améliorations sont attendues, espérées même. Mais soyons lucides : plus l’escalade gagne en popularité, plus la tentation est forte de l’adapter aux contraintes médiatiques. Le bloc comme exercice cérébral, la difficulté comme métaphore existentielle pourraient vite se diluer dans un format calibré pour les pauses pub et le zapping compulsif.


Standardisation ou démocratisation : le faux dilemme


Oui, la montée en puissance médiatique de l’escalade fait craindre une forme de nivellement : une grimpe lissée, standardisée, calibrée pour plaire au plus grand nombre plutôt que pour honorer la complexité du geste. Un risque réel — mais peut-être aussi le prix à payer pour qu’un sport longtemps marginal puisse enfin s’adresser à tous.


Car il faut bien distinguer deux accessibilités : celle des images, et celle des pratiques. L’escalade devient visible — c’est indéniable. On la découvre sur des écrans, dans des formats grand public, au cœur de bouquets télévisuels autrefois réservés aux poids lourds du sport. Et cette visibilité, quoi qu’on en dise, est une forme de démocratisation. Ce qu’on voit devient envisageable. Ce qu’on comprend devient praticable.


Mais l’accessibilité économique, elle, suit une autre logique. Quand la diffusion passe derrière un mur d’abonnement à 36 € par mois, ce ne sont pas les masses qu’on atteint, mais les mieux équipés. Et l’on peut alors s’interroger : faut-il vraiment passer par la case "premium" pour que l’escalade soit enfin considérée comme un vrai sport de masse ?

Ce fossé-là — entre escalade d’intérieur et d’extérieur, entre grimpe authentique et spectacle algorithmé, entre large public et ticket d’entrée — n’est pas forcément une trahison. Il est, peut-être, une étape. Une mue. Un passage obligé pour permettre à la discipline de se réinventer sans se renier.


L’enjeu n’est peut-être pas de devoir choisir entre pureté et popularité, mais de tenir la corde entre les deux.


L’escalade en haut de l’affiche, mais pas au prix de son âme


Alors oui, l’escalade a fait le choix de la médiatisation. Et ce choix est sans doute irréversible. Elle s’expose, se raconte, se vend parfois — mais elle s’ouvre aussi. Elle entre dans les foyers, dans les imaginaires, dans les scrolls d’algorithmes. Elle devient possible pour celles et ceux qui n’en connaissaient ni le nom, ni la voie.


Mais ce mouvement vers l’écran, s’il veut tenir dans le temps, devra éviter de confisquer ce qu’il promet d’élargir. Car rendre visible une discipline, ce n’est pas la rendre accessible si l’accès devient un luxe. La médiatisation ne peut pas être une vitrine fermée.


La réussite ne sera donc pas seulement de séduire le plus grand nombre, mais de le faire sans exclure ceux qui ont porté la discipline jusqu’ici. Celles et ceux qui grimpent sans podium, sans sponsor, sans abonnement premium. Celles et ceux pour qui grimper, c’est encore et toujours une manière de se relier au réel, à soi, au monde.


L’escalade peut devenir universelle. Mais à condition de rester plurielle. Car au fond, grimper a toujours été une histoire de lignes : lignes de fuite, lignes de force, lignes d’horizon. Il serait dommage qu’en devenant une ligne de programme, elle perde de vue l’essentiel.

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