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  • « On arrive » : en montagne, ces randonneurs répondent au racisme

    Randonnée, alpinisme, bivouac : les espaces naturels sont présentés comme universels, mais restent traversés par le racisme, entre moqueries et soupçons. Une génération de randonneurs racisés raconte. Et commence, doucement, à changer la donne — jusqu’à inventer, cet été, une contre-tendance virale pour affirmer sa place. © Gaspard Njock pour Reporterre Cet article a été initialement publié sur Reporterre. C’est une vidéo comme il s’en poste des dizaines chaque jour. Un jeune homme se filme longeant une rivière, surplombée par des montagnes. Mais lui, il s’appelle Omar. Et il s’adresse en ces mots à ceux qui le regardent : « Quittez vos quartiers, faites de la randonnée, ça m’a ouvert les yeux ». Ce qu’il reçoit en retour : un déferlement de messages racistes nauséabonds, résumés à une idée, « ils ne vont pas commencer à venir dans nos montagnes ». Si les sentiers de montagne sont volontiers présentés comme des havres de ressourcement universels, la réalité est, comme le montre l’histoire d’Omar, plus rugueuse : pour une partie de la population française, s’y aventurer, c’est traverser une frontière invisible. Et parfois se faire violemment rappeler qu’on l’a franchie. Des balles à blanc Cette frontière, des milliers de jeunes racisés ont décidé de la faire tomber — et de le faire savoir. Mi-août 2026, une vidéo TikTok montrant un paysage de montagne s’est accompagnée d’une légende du type : « Un des rares endroits en France sans “wallah, wesh, mashallah”, où tu peux encore être en sécurité ». Rapidement relayée, cette publication a cristallisé un sentiment largement partagé : la montagne comme dernier « sanctuaire » préservé de certaines populations. En réaction, des dizaines de jeunes racisé·e·s ont lancé la tendance « On arrive », détournant le code initial pour se filmer en train de randonner, camper ou gravir des sommets, avec pour seul mot d’ordre : « On arrive ». Portée par des comptes comme @sors2cheztoi ou @iwas.here38, la trend a cumulé des millions de vues, transformant une attaque raciste en affirmation collective de légitimité dans les espaces naturels. « On ne connaissait même pas le nom du massif qui était à 500 mètres de chez nous » Foued, Franco-algérien de 48 ans Foued a flirté avec cette frontière presque toute sa vie. Il a grandi à Voreppe, commune proche de Grenoble, bordée par les falaises du Vercors et celles du massif de la Chartreuse. Franco-algérien de 48 ans, il a longtemps tout ignoré des montagnes, comme ses copains de quartier : « On ne connaissait même pas le nom du massif qui était à 500 mètres de chez nous ». Enfant, sa mère tombe malade et il est placé en foyer, en plein Vercors : deux ans de ski, de randonnées, de bivouacs. « La montagne m’a aidé à traverser cette dure période ». Le weekend, il rentre chez son père, au quartier. Où personne parmi ses copains ne sait skier. Il faudra des années, et un collègue qui lui fait remarquer que des Parisiens prennent le train pour venir randonner juste à côté de chez lui, pour que Foued s’y remette, jusqu’à l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) et le GR20. Il en est mordu. Mais sa présence n’a jamais été tout à fait ordinaire : « Quand on était deux Maghrébins sur 500 coureurs dans un raid VTT, tu te dis : statistiquement, on est à part ». Cette absence a une histoire. « Les sports en haute montagne ont longtemps été dominés par les hommes, portés par un culte de la performance, et réservés aux classes favorisées », indique la géographe Léa Sallenave, dont l’enquête auprès de jeunes grenoblois de quartiers populaires montre que les adultes de référence dans le domaine — élus, guides, amateurs d’alpinisme — appartiennent encore majoritairement à des catégories privilégiées. « Un Parisien des quartiers, il a plutôt tendance, s’il peut, à aller se reposer à la mer, dit Kovana, 28 ans, qui a grandi en Essonne et travaille comme livreur de fruits et légumes. Nous, toute l’année, c’est le stress, c’est la fatigue physique au travail. L’été, on a besoin de souffler. La montagne, c’est vu comme un effort supplémentaire. » « Les montagnes alpines ou la forêt de Fontainebleau ne sont pas blanches a priori, mais elles le deviennent parce qu’elles sont investies par des personnes qui se vivent comme dominantes » Nacira Guénif-Souilamas, professeure à l’université Paris-VIII À cette dimension sociale s’ajoute une dimension raciale. « Les montagnes alpines ou la forêt de Fontainebleau ne sont pas blanches a priori, mais elles le deviennent parce qu’elles sont investies par des personnes qui se vivent comme dominantes », explique la sociologue et anthropologue Nacira Guénif-Souilamas, professeure à l’université Paris-VIII. Ce n’est pas l’espace qui exclut, dit-elle, mais le regard de ceux qui s’en croient les gardiens légitimes. Léa Sallenave a objectivé ce regard. Dans la revue Géographie et cultures, elle a analysé plus de 1 240 visuels de quatorze stations alpines entre 2018 et 2020 : des corps blancs, jeunes, minces, hétérosexuels. Elle appelle ce mécanisme « l’ordre des places » : la montagne est un espace approprié par certains groupes, que d’autres transgresseraient en s’y aventurant. Une grille de lecture empruntée au sociologue Razmig Keucheyan, dont le titre du livre de 2014 résume la thèse : La nature est un champ de bataille. Surprises, railleries et charge raciale Une fois sur les sentiers, les témoignages recueillis par Reporterre racontent des expériences aux troublantes similitudes : le sentiment d’être épiés, la nécessité de montrer patte blanche, et parfois les moqueries et les insultes. Sur le GR20, Foued l’a vécu frontalement : avec ses amis, ils avaient demandé un plateau de fromages avec du pain, alors que celui-ci n’était distribué qu’avec les assiettes de charcuterie. Le gérant du refuge s’est énervé, provoquant leur départ, en pleine nuit. « C’était du racisme bête et méchant », soupire Foued. Nadir Dendoune sait, lui aussi, de quoi il parle. En 2008, il est devenu le premier Maghrébin à atteindre le sommet de l’Everest, un drapeau « 93 » brandi tout là-haut : « Un geste politique, qui voulait dire : on a notre place partout ». Il a raconté son périple dans Un tocard sur le toit du monde (Éd. Pocket, 2010), adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension. Depuis 2019, il emmène chaque été des jeunes suivis par la Protection judiciaire de la jeunesse crapahuter dans les Alpes. Il est aussi parrain de l’association Apart, qui pratique depuis vingt ans l’insertion professionnelle par les sports de nature et emmène, elle aussi, des jeunes en montagne. Nadir Dendoune au sommet de l'Everest. Lors de l’une de ces sorties, un groupe de randonneurs bien équipés s’est mis à railler à voix basse l’un des ados du groupe, à cause de sa façon de s’habiller. « Que les gens rient de moi, ça m’est égal, j’ai l’âge pour l’encaisser. Mais là, c’est des mômes, et pour les emmener à la montagne, ça demande des mois de travail. » Un mépris qui s’est rejoué presque à l’identique cet été au lac de la Muzelle, dans les Écrins, où Le Monde décrit des randonneurs aguerris se moquant des « tentes deux secondes » de nouveaux venus. Foued a vécu la même chose : « J’ai ressenti de la surprise chez certaines personnes de nous voir participer à des raids VTT ou à du ski d’alpinisme. Une surprise qui pouvait s’accompagner de petites railleries », se souvient-il, citant des remarques sur leurs tenues jugées inadaptées — un short de foot ou de basket sur un raid VTT, par exemple. « À mon sens, ce sont les codes liés aux disciplines, mais aussi, parfois, une façon de maintenir à distance certaines populations. » « J’ai grandi en Île-de-France, toujours entourée de béton. Ça ne devrait pas être un privilège de pouvoir profiter de la nature, de se ressourcer » Imen, membre des Hijabeuses. Imen, passionnée de sports en plein air et membre des Hijabeuses — le collectif né en 2020 qui milite pour le droit des footballeuses et sportives qui portent le foulard à disputer les compétitions officielles —, décrit quant à elle une vigilance de tous les instants : « Sur les sentiers, tu sais que tu vas être regardée, parfois de façon insistante. Ça demande une vraie préparation mentale de sortir de chez toi, et ça peut aller jusqu’à t’empêcher de faire certaines choses. » Le privilège blanc en plein air, résume-t-elle, tient en une phrase : ne pas avoir à se soucier du regard des autres. Imen lors d'une sortie Instagram © @sabury__ Une vigilance que la sociologue Nacira Guénif-Souilamas rattache à un mécanisme plus large : « C’est tout l’inconvénient de ce qui est parfois nommé “racisme ordinaire” — ça arrive dans des situations ordinaires, mais le racisme en lui-même n’est jamais ordinaire. Les personnes racisées savent que ce n’est jamais une interaction anodine : en général, elle peut durablement affecter la vie des personnes qui la subissent, et en altitude, à un moment où on est particulièrement vulnérable, face au comportement d’un gardien de refuge, par exemple, les conséquences immédiates peuvent être graves. » Kovana, lui, a découvert la montagne par un chemin improbable : des sessions de jeu vidéo entre potes rencontrés en ligne, jusqu’à un rendez-vous en vrai au lac du Léat, près de Grenoble. Il y a pris goût au point de lancer le compte Instagram Sors2chez toi, où il partage ses sorties avec un enthousiasme contagieux et tente de convaincre les hésitant·e·s, venu·e·s comme lui de quartiers populaires, que les randonnées sont aussi pour elleux. Les réponses racistes en ligne ne se sont pas fait attendre : « Restez chez vous, on ne veut pas vous voir là », ou plus récemment « Cailleras dans la nature, maintenant nulle part on peut être tranquille ». Mais ce sont surtout les remarques d’autres randonneurs, sur le terrain, qui le touchent : quand il campe, elles portent sur la propreté. « On me demande souvent si j’ai de quoi mettre mes déchets, comme si le respect du lieu n’allait pas de soi pour moi », confie Kovana. Les gens croisés à la montagne sont souvent ouverts, curieux, posent des questions — mais une note discordante revient parfois dans la conversation. « Tu sens que le mec regarde trop BFMTV. Il est gentil, mais il a sa petite idée. Et toi, t’es là à prouver que t’es pas dangereux, pas comme il s’attend qu’un homme noir soit », ajoute-t-il. Pour éviter des mésaventures à sa communauté, il partage régulièrement des conseils pratiques : matériel, comportement, respect des lacs et des animaux. Capture d'écran du compte Instagram @sors2cheztoi. Nadir Dendoune, lui, répète aux jeunes de la PJJ qu’il accompagne : « Vous n’avez pas le droit à l’erreur. Si vous commettez une faute, c’est toutes les banlieues françaises qui prennent dans la gueule. On sait qu’on est scrutés ». Cette responsabilité de représenter, de rassurer, d’être exemplaire, une personne blanche n’a pas à la porter. La sociologue Maboula Soumahoro l’a théorisée sous le nom de charge raciale. « Elle porte toujours sur la personne qui subit le racisme, résume Nacira Guénif-Souilamas. C’est précisément ça qui fait que quelque chose de récréatif peut tourner au cauchemar. » Demain leur appartient Depuis quelques années, la donne change, notamment via les réseaux sociaux. En juin, Kovana a annoncé sur son compte une sortie à Étretat. Une adolescente et son frère, qui le suivaient depuis des semaines mais n’osaient pas lui écrire, sont venus le rejoindre sur le sentier, avec leur mère. « Ça m’a fait kiffer », dit-il. Nadir Dendoune mesure la différence : « Mon ascension de l’Everest en 2008 a eu un impact limité. Si les réseaux avaient existé, ça aurait été la folie : un gamin qui voit quelqu’un qui lui ressemble en montagne comme le vidéaste Inoxtag et se dit “Moi aussi je peux”. » Depuis Grenoble, Foued suit lui aussi des comptes tenus par des randonneurs racisés du coin, comme @iwas.here38, qui filment des lacs d’altitude et des sommets à portée de bus : « Depuis qu’ils diffusent ces vidéos, j’ai l’impression que les gens ont plus de facilité à passer le cap ». « Ça va changer, même si les discours politiques qui visent les Noirs et les Arabes n’aident pas. Il faut qu’ils s’attendent à ce qu’on investisse la montagne. Pas contre eux, avec eux. » Nadir Dendoune, journaliste Parmi eux, plusieurs femmes, comme Dounia, alias @the_routarde_voilée, qui documente ses traversées en autostop, ou Aché, qui a fondé l’association Our Summit et organise des sorties outdoor gratuites pour des jeunes de banlieue. « C’est un acte politique, car pour nous, femmes qui portent le voile, la visibilité est une forme de danger, dit Imen, qui a coorganisé en 2023 une ascension du Kilimandjaro, le plus haut sommet d’Afrique, aux côtés de huit femmes françaises, banlieusardes et racisées, guidées uniquement par des femmes. Tu reçois des commentaires islamophobes pires encore que les hommes. » D’autres collectifs entendent passer à la vitesse supérieure, comme Rando fragile, qui organise depuis Paris des randonnées clés en main, accessibles « à tous ». Dans le sud, le PSartrek Club fonctionne dans le même esprit et revendique de « vraies connexions ». « Avec ces collectifs, on n’est plus là à s’intégrer dans un espace qui n’a pas été conçu avec nous, on en crée un qui l’a été », résume l’anthropologue Jasmijn Rana, qui mène depuis 2025 un projet de recherche européen sur les inégalités ethnoraciales dans les loisirs de plein air. Reste une question, posée à Nacira Guénif-Souilamas : pourquoi tant de haine, précisément aujourd’hui ? Sa réponse retourne le problème : si les commentaires racistes se multiplient sous des vidéos comme celle d’Omar, ce n’est pas le signe d’un recul, mais celui que de plus en plus de personnes racisées vont en montagne, s’y filment, s’y sentent légitimes. « Ils se disent : “Je ne vois pas pourquoi je me priverais de ça si j’en ai envie”. » La violence des réactions en dit long, pour la chercheuse, sur ceux qui, en voyant la montagne se partager, sentent leur exclusivité leur échapper. « J’ai grandi en Île-de-France, toujours entourée de béton, dit Imen. On a tous besoin d’aller toucher un peu d’herbe, de respirer un air frais. Ça ne devrait pas être un privilège de pouvoir profiter de la nature, de se ressourcer. » « Ça va changer, même si les discours politiques qui visent les Noirs et les Arabes n’aident pas, veut croire Nadir Dendoune. Il faut qu’ils s’attendent à ce qu’on investisse la montagne. Pas contre eux, avec eux. »

  • « Si dans notre vie, on ne s’étonne plus, alors ça ne sert à rien qu’on existe » : Jiri Benovsky, philosophe au bord du vide

    Dans Conversations avec un caribou, Jiri Benovsky fait de notre rapport à la mort le cœur du récit. Philosophe et alpiniste, il défend une idée plus troublante encore : s’approcher du danger en montagne permettrait paradoxalement de moins penser à la mort. Jusqu’au jour où lui-même s’est cru condamné. Portrait. Courtoisie de Jiri Benovsky Sur Zoom, derrière lui, des étagères chargées de livres côtoient plusieurs guitares accrochées au mur. Arrivé à Genève à l’adolescence, Jiri Benovsky travaille aujourd’hui à l’Université de Genève et pratique régulièrement dans les massifs voisins, du Salève au massif du Mont-Blanc. Quelques semaines plus tôt, le philosophe nous avait proposé de lire son premier roman, Conversations avec un caribou. Le mélange avait retenu notre attention : de la philosophie devenue fiction, des mondes possibles, du réalisme magique, des corps et beaucoup de montagne. Surtout, on avait envie de comprendre pourquoi la montagne occupait une telle place dans cet univers. La réponse nous mènera assez vite au vide, au risque et à cette chute de plus de 60 mètres pendant laquelle Jiri Benovsky a été convaincu qu’il était en train de mourir. La mort aux trousses Né à Prague, Jiri Benovsky s’imagine encore devenir trader et « très riche » lorsqu’à 16 ans il découvre, dans la bibliothèque de ses parents, un livre racontant l’histoire de la philosophie. Quelques années plus tard, son premier cours de métaphysique à l’Université de Genève achève de faire dérailler le projet. Temps, espace, matière, réalité : « Dès le premier cours, j'ai su que j’allais faire ça toute ma vie ». Il consacrera notamment sa thèse aux théories des mondes possibles. Ce sont elles qui structurent aujourd’hui Conversations avec un caribou. Le roman s’ouvre sur Franz Dohle, philosophe retrouvé mort dans une station spatiale expérimentale enfouie sous l’Eiger (sommet des Alpes qui culmine à 3967 m, ndlr). Autour de cette énigme viennent s’agréger mondes parallèles, médecine, sexe, animaux qui parlent et haute montagne. Jiri Benovsky a prêté à Franz sa propre spécialité académique. Mais le véritable point commun est ailleurs. « Le thème principal du roman, c’est la finitude. Dès le moment où nous sommes nés nous sommes des condamnés à mourir. Et qu’est-ce qu’on fait avec ça ? » De la question, le jeune philosophe fera une quête, souvent angoissante. Des années plus tard, alors que le philosophe est devenu alpiniste, il semble avoir trouvé la réponse dans les cimes et le vide alentour. « Le danger en montagne est un soin à l’angoisse de la finitude », pose-t-il. La montagne, justement, arrive beaucoup plus tard dans sa vie. Et par un détour : la photographie. Jiri Benovsky veut aller chercher lui-même ces images prises au-dessus des vallées, mais il faut d’abord apprendre à y monter. La rencontre avec le guide Pascal Arpin sera le déclic : l’un veut progresser en photographie, l’autre découvrir la haute montagne. Première vraie course ensemble : le mont Blanc du Tacul depuis les Cosmiques (un refuge de haute montagne dans le massif du Mont-Blanc, ndlr). Jiri Benovsky découvre les départs à la frontale, le froid, le vent, le monde minéral et la lumière qui atteint progressivement les sommets. Ce qui le saisit n’est pas vraiment la performance. « Je m’en fiche de faire des exploits ou de dire : j’ai fait tel sommet ou telle voie. Moi, ce que je veux, c’est juste être là, être dans ce milieu naturel de la haute montagne, » raconte-t-il. Pendant ses premières années de pratique, il retient parfois à peine le nom des endroits où il est allé. Il veut surtout y être, appareil en main, lorsque le jour arrive. « À mon avis, on ne fait pas tout pour éviter le risque. Mais on fait tout pour se trouver du bon côté du fil » La mort s’est imposée par la suite comme l’une des propriétés du milieu, donnant une réalité très concrète à cette finitude qu’il travaille par ailleurs comme philosophe. « La mort est juste 20 centimètres à côté. Il suffit de mal faire son nœud, de faire un faux pas, d’avoir mal évalué les conditions et la mort est là, tout de suite », résume-t-il. Jiri Benovsky Le reste du livre emprunte des chemins beaucoup plus inattendus, mais tourne autour du même axe. Lorsque nous l’interrogeons sur la place prise par le sexe, les corps et la mort, Jiri Benovsky répond qu’il ne s’agit justement pas de trois sujets. « Ces trois sujets-là sont un seul sujet. » Le corps est le lieu où se jouent le désir, la souffrance et, finalement, la mort. Chacun de ses personnages invente sa manière de composer avec cette échéance. L’alpinisme en est une. Rester vivant Nous soumettons alors à Jiri Benovsky un paradoxe familier : les alpinistes consacrent énormément d’énergie à réduire les risques auxquels ils ont pourtant volontairement choisi de s’exposer. Il nous reprend immédiatement : « À mon avis, on ne fait pas tout pour éviter le risque. Mais on fait tout pour se trouver du bon côté du fil ». Jiri Benovsky ne cherche ni à mourir ni le danger pour lui-même. Mais faire disparaître toute exposition reviendrait aussi à renoncer à une partie de ce qu’il vient chercher. Alors on étudie la météo et les conditions, on vérifie le matériel, on apprend, on s’entraîne. Il se marre : « On est des control freaks ». Puis précise : « On n’a pas envie de mourir. On a envie de survivre à une situation où on a été exposé ». Au Salève, derrière chez lui (en Haute-Savoie, ndlr), Jiri Benovsky parcourt encore seul un itinéraire qu’il connaît très bien. Certains passages tournent autour du 3c ou du 4a, avec plusieurs centaines de mètres sous les pieds. À ses yeux, « il n’y a aucune raison » qu’il tombe sur une difficulté pareille. « Par contre, il suffit d’une toute petite erreur et on finit en bas en plusieurs morceaux », lâche-t-il. Il se garde pourtant de faire de ce rapport au risque une règle générale de l’alpinisme. On peut choisir des courses faciles, de bonnes conditions et des terrains où l’exposition reste faible. Ce qui l’intéresse davantage est ce qui se produit lorsque le vide devient assez proche pour occuper tout l’espace mental. Jiri Benovsky rapproche cet état du flow. Sur une arête exposée, explique-t-il, l’esprit n’a plus beaucoup de place pour la liste des courses, le prochain rendez-vous ou ce qui arrivera dans vingt ans. Seulement une prise, un pied, le mouvement suivant. « Mon esprit est entièrement occupé par le fait de poser le pied et la main correctement », décrit-il. « Je n’avais pas peur de mourir. J’avais la certitude que j’étais en train de mourir » C’est ici que son rapport à la montagne devient plus intéressant qu’une simple recherche d’intensité. La proximité du danger ne lui permet pas seulement de se sentir vivant. Elle lui permettrait momentanément d’oublier qu’il va mourir. « Si on n’est que dans le moment présent, on ne se projette pas dans le futur. Et si on ne se projette pas dans le futur, on n’est pas en train de penser à sa propre mort », philosophe-t-il. Une chute de 60 mètres Avec les années, les accidents ont cessé pour Jiri Benovsky d’être ces événements exceptionnels que l’on découvre au loin. Ils sont progressivement entrés dans son entourage. Un matin, il doit retrouver à 5 heures un guide à Zermatt pour photographier du ski hors-piste. L’homme ne viendra pas. Levé à 4 heures, Jiri Benovsky commence par pester : aucun message, aucune excuse. Il finit par appeler le bureau des guides qui lui apprend que son binôme est mort dans une avalanche la veille. Un jour, c’est son propre corps qui tombe. À la pointe Lachenal, dans le massif du Mont-Blanc, Jiri Benovsky chute de plus de 60 mètres, prend suffisamment de vitesse pour survoler la rimaye et voit le glacier arriver. Cette fois, il ne se dit pas qu’il pourrait mourir. « Je voyais le bas arriver et j’allais m’écraser. Je n’avais pas la peur de mourir. J’avais la certitude que j’étais en train de mourir », se souvient-il. Dans les secondes où il se croit condamné, Jiri Benovsky pense à son fils. « Je me suis dit : “Mais quel con.” » Puis il touche le glacier. Ses jambes ne répondent plus. Pendant quinze ou vingt secondes, il se croit tétraplégique. Jusqu’à ce qu’un orteil finisse par bouger. « Là, j’ai eu une explosion de bonheur et d’adrénaline. Je me suis dit : si je bouge un orteil, ça veut dire qu’il y a une connexion. S’il y a une connexion, c’est que ça va le faire », confie-t-il. « Si, dans notre vie, on ne s’étonne plus, alors ça ne sert à rien qu’on existe. On est déjà morts avant de mourir » Il ressort blessé, mais vivant. « C’est très différent de savoir qu’on est en train de mourir ou de penser qu’il y a un risque, même important, qu’on meure. » Après l’accident, certaines ambitions disparaissent. L’Aiguille Verte (un sommet du massif du Mont-Blanc qui culmine à 4122 mètres, ndlr), notamment. Jiri Benovsky réduit l’exposition de ses courses. « Je me suis dit : maintenant, il faut arrêter. Il y a trop de belles choses dans la vie pour prendre des risques », explique-t-il. Il continue pourtant d’aller en montagne. Il parcourt toujours certains passages du Salève seul. La chute n’a donc pas résolu le paradoxe. Elle a déplacé l’endroit où passe le fil. Lorsque Jiri Benovsky écrit Conversations avec un caribou, cette expérience est déjà derrière lui. Pas la mort de son éditeur. Cofondateur des Presses Inverses et alpiniste, Alexandre Metzener découvre le manuscrit une fois terminé. Peu avant sa mort, les deux hommes discutent précisément d’un passage consacré aux courses d’arête : l’encordement, le risque qu’un membre de la cordée entraîne l’autre dans sa chute, cette idée selon laquelle il faudrait sauter du côté opposé lorsqu’un compagnon dévisse. Quelques jours plus tard, Alexandre Metzener meurt en montagne avec son compagnon de cordée. Jiri Benovsky insiste sur la chronologie. Le roman existait déjà. Sa propre chute avait également déjà changé sa manière de pratiquer. La mort d’Alexandre Metzener n’a donc pas produit les réflexions du livre. Elle en a changé le poids. « Ça m’a confirmé que ce que j’avais écrit, il fallait l’écrire, confie Jiri Benovsky. Ça m’a montré que je ne m’étais pas trompé, que c’était important d’écrire ça. » © Jiri Benovsky Conversations avec un caribou passe ainsi plus de 400 pages à tourner autour d’une question : que faire de cette certitude de mourir ? Et puis, presque à la fin, le caribou du titre déplace légèrement le problème : on serait prêt à mourir le jour où l’on cesserait de s’étonner. Jiri Benovsky raconte avoir écrit le roman en laissant une partie de l’histoire lui échapper. Il connaissait son début, sa résolution, les grandes idées philosophiques qu’il voulait y placer. Entre les deux, il dit avoir davantage regardé le récit arriver que décidé de chacun de ses mouvements. Il s’est même inventé un mot : plutôt qu’« écrivain », il serait « décrivain ». Cette idée de l’étonnement serait arrivée de cette manière. Il la reprend devant nous : « Si, dans notre vie, on ne s’étonne plus, alors ça ne sert à rien qu’on existe. On est déjà morts avant de mourir. Je pense que c’est une phrase qui pourrait presque résumer les enjeux principaux du livre. » Lire : Conversations avec un Caribou de Jiri Benovsky (Presses Inverses, 444p., 25 euros)

  • À Casablanca, Tla3 veut faire du bloc une histoire marocaine

    Après avoir découvert le bloc à Paris, Sami et Mamoun sont revenus dans la ville où ils ont grandi avec une idée : y ouvrir une salle d’escalade. Avec Tla3, ils veulent surtout faire émerger une pratique plus locale, plus accessible et davantage connectée aux grimpeur·se·s marocain·es. Premières sessions de grimpe organisées par Tla3. Courtoisie de Sami. Ils auront visité une quinzaine, peut-être une vingtaine de locaux en six mois. À chaque fois, la même équation impossible : suffisamment de hauteur pour construire des murs de bloc, un emplacement central dans une ville très étalée, de quoi se garer et, surtout, un loyer compatible avec une activité encore balbutiante à Casablanca. Puis Sami et Mamoun ont trouvé 400 mètres carrés, 5,50 mètres sous plafond, des bureaux à proximité, des quartiers résidentiels à quelques minutes et assez de place pour imaginer enfin ce qu’ils avaient en tête. Environ 300 mètres carrés seront consacrés à la grimpe, avec 66 mètres linéaires de murs, auxquels s’ajouteront un café et une petite salle de yoga. Tla3 vise désormais une ouverture d’ici la fin de l’année 2026. « Honnêtement, on n’aurait pas pu rêver mieux », nous résume Sami. Pour comprendre pourquoi deux Casablancais ont consacré plusieurs années à ce projet, il faut commencer par revenir à Paris. Back to back Sami a grandi à Casablanca. Sa mère est marocaine, son père français. À 18 ans, après une scolarité au lycée Lyautey, il part étudier à Paris puis travaille dans la tech, comme chef de produit. À cette époque, le sport occupe peu de place dans sa vie. Il avait bien touché quelques prises au lycée, sans que l’escalade ne laisse de trace particulière. Le déclic arrive presque lorsqu’il pousse un jour la porte d’Arkose Nation avec un ami. « C’est comme si un nouveau monde était apparu devant moi », se souvient-il. Ce qui le saisit dépasse rapidement le seul geste sportif. Il découvre le bloc, son côté ludique, la satisfaction de résoudre un mouvement, mais aussi tout ce qui se joue au pied des murs. « Je passais mes journées en salle. J’adorais rencontrer des gens, discuter et m’amuser, tout simplement. » Sami y trouve un « échappatoire » et, presque immédiatement, pense à Casablanca. « En tant que jeune, ça manquait vraiment d’avoir un espace comme ça », explique-t-il. Dans son esprit, il ne s’agit déjà plus seulement de construire des murs, mais un endroit où retrouver ses ami·es, rencontrer du monde, boire un verre, rester après avoir grimpé et accueillir des initiatives culturelles locales. « On reste deux hommes et on n’a pas forcément le regard ou l’expérience qu’a une femme » L’idée aurait pu rester un fantasme, mais Sami décide au contraire d’apprendre le métier. Il quitte la tech et se fait embaucher chez Climbing District, puis chez Climb Up en Île-de-France. Deux années passées à comprendre l’économie et le fonctionnement des salles avant de rentrer au Maroc. C’est également à Paris qu’il rencontre Mamoun, lui aussi originaire de Casablanca. Les deux grimpeurs partagent progressivement la même envie : « Développer la pratique là où on a grandi ». Faire grimper Casa Le choix du bloc tient d’abord à une préférence personnelle : c’est la discipline dont Sami est tombé amoureux. Mais il répond aussi à des contraintes pratiques. La voie impose davantage de hauteur, de matériel et d'enjeux de sécurité. Le bloc permet au contraire une découverte immédiate. « Tu arrives, tu mets des chaussons et tu grimpes », résume-t-il. Pour un sport que les deux fondateurs veulent faire connaître à un nouveau public, cette simplicité compte énormément. Casablanca possède déjà le mur historique du Club alpin français, principalement tourné vers l’escalade encordée, ainsi qu’un petit espace de bloc. Mais aucune salle moderne entièrement dédiée au bloc n’existe encore dans la ville. Marrakech a ouvert la voie il y a quelques années avec Atlas Elevation, qui mêle bloc et difficulté. Pour Sami, Casablanca restait pourtant l’évidence : c’est sa ville, celle qu’il connaît, mais aussi le principal poumon économique du pays. Avant même d’avoir un local, les deux associés ont voulu vérifier qu’un public existait. Ils ont alors construit un spray wall et commencé à organiser des sessions. Environ 230 personnes y ont déjà grimpé, selon Sami. Ils y découvrent davantage de pratiquant·es marocain·es qu’ils ne l’imaginaient, mais surtout beaucoup de personnes venues essayer sans vraiment savoir à quoi s’attendre. L’enjeu est aussi de bousculer quelques représentations encore bien installées. « Les gens ont tendance à se dire : “Ah, mais c’est pour les enfants.” » À gauche : Sami et Mamoun dans le futur local de Tla3. À droite : le spray wall utilisé pour les premières sessions. Courtoisie de Samy. C’est précisément ce public encore extérieur aux codes de la grimpe que Tla3 veut aller chercher. Les pratiquant·e·s déjà convaincu·e·s, elleux, devraient trouver naturellement le chemin de la salle faute d’alternatives. « Notre cœur de cible, c’est vraiment les jeunes adultes qui recherchent ce tiers-lieu où passer du bon temps », explique Sami. Le futur système de cotation sera pensé en conséquence : moins de blocs extrêmes, davantage de niveaux accessibles et intermédiaires. Cette volonté d’élargir le public passe aussi par la manière dont la salle sera vécue. Lors d’une de leurs sessions, les fondateurs ont compté 18 femmes pour quatre hommes, un signal qu’ils veulent prendre au sérieux. Ils souhaitent tendre vers la parité dans l’équipe, afficher une charte de bonne conduite et envisagent des créneaux réservés aux femmes. « On reste deux hommes et on n’a pas forcément le regard ou l’expérience qu’a une femme », reconnaît Sami. « J’aimerais qu’il y ait une sorte de réappropriation de cette nature-là par les Marocains » Reste la question du prix, qui vient forcément compliquer l’ambition de démocratisation affichée. La salle envisage à ce stade une entrée plein tarif autour de 140 dirhams (environ 13 euros), avec des réductions notamment pour les étudiant·e·s. À titre de comparaison, le salaire mensuel médian des emplois déclarés à la sécurité sociale marocaine s’élevait à 3 173 dirhams (environ 295 euros) en 2024 : une seule séance en représenterait déjà plus de 4 %. Pour une pratique régulière, Sami dit vouloir rester dans une enveloppe de l’ordre de 40 à 50 euros mensuels (environ 430 à 540 dirhams), soit 14 à 17 % de ce salaire. Malgré la volonté affichée de rendre la pratique accessible, un tel budget restera donc hors de portée d’une partie importante de la population. « L’idée, ce n’est pas de proposer un tarif qui soit élitiste », insiste Sami. Tla3 prévoit aussi des journées gratuites et souhaite continuer à déplacer son mur dans des écoles, associations ou structures où des personnes qui n’auraient jamais spontanément accès à l’escalade pourront essayer. Déplacer des montagnes Les murs seront fabriqués à l’étranger et l’expérience professionnelle des fondateurs vient en grande partie des salles françaises. Tla3 reprend aussi ce modèle de salle de bloc devenue tiers-lieu qui s’est imposé dans de nombreuses métropoles occidentales. Sami et Mamoun ne cherchent pas à le nier. Leur enjeu est plutôt d’éviter d’en faire un morceau de Paris transplanté à Casablanca. Le nom dit déjà cette volonté. Tla3, écrit en darija phonétique avec ce « 3 » qui représente la lettre arabe ع, signifie selon le contexte « monte » ou « grimpe ». Le mot peut être entendu dans un taxi comme lancé dans une conversation quotidienne. « C’est une expression très populaire qu’on utilise tout le temps », explique Sami. Le logo fait cohabiter l’écriture phonétique et l’arabe, tandis que le café, les événements et les collaborations doivent autant que possible s’appuyer sur des acteur·rice·s locaux·ales. Casablanca elle-même devient une partie du projet : un « melting-pot », décrit Sami, où une seule phrase peut mélanger darija, français et anglais. « On voulait un peu se le réapproprier localement », dit-il à propos du modèle découvert en France. Cette idée de réappropriation ne s’arrête pas à la salle. Le Maroc compte parmi les grandes destinations d’escalade du bassin méditerranéen : Taghia, Todgha, Tafraoute ou encore les montagnes du Haut Atlas attirent depuis longtemps des grimpeur·se·s venu·e·s d’Europe et d’Amérique du Nord. Des guides locaux travaillent depuis des décennies dans ces massifs. Pourtant, une partie importante de l’histoire sportive récente de ces falaises a été écrite depuis l’extérieur, par celles et ceux qui ont exploré des secteurs, ouvert des lignes et produit les topos. Sami en a pris conscience en allant lui-même grimper dehors. En feuilletant les topos, une chose finit par le frapper : « Il n’y a pas un bloc qui a un nom auquel un Marocain pourrait s’identifier. Ce sont des noms de blocs en anglais ou en français ». La remarque fait directement écho aux travaux de l’anthropologue Thomas Fouquet, dont Vertige Media racontait récemment l’enquête sur la « montagne-sportive » marocaine : un territoire national dont les usages sportifs, les codes et les récits ont longtemps été structurés depuis l’étranger. Le futur espace de Tla3, encore en chantier. Courtoisie de Sami. Sami ne conteste pas l’apport des grimpeur·se·s venu·e·s ouvrir, équiper ou faire connaître ces sites. Il cite au contraire les initiatives qui cherchent à transmettre davantage la pratique aux habitant·e·s des villages proches des falaises. Mais il aimerait voir s’opérer un déplacement. « J’aimerais qu’il y ait une sorte de réappropriation de cette nature-là par les Marocains », dit-il. Pas pour fermer les falaises aux autres — « tout le monde est bienvenu » — mais pour que celles et ceux qui vivent à quelques kilomètres des rochers ne restent pas uniquement spectateur·rice·s d’une pratique venue chercher chez eux du soleil, du caillou et de l’aventure. Tla3 espère, à son échelle, participer à ce mouvement. Sami et Mamoun ont déjà rencontré plusieurs guides et proposé quelques expériences en extérieur. Pour eux, le plastique n’est pas une fin en soi. « Je sais que l’escalade, c’est une porte pour l’outdoor », nous explique Sami. Mais avant d’imaginer la suite sur le rocher, il reste à terminer le chantier, composer avec les délais administratifs et réussir une ouverture déjà repoussée plusieurs fois. Leur premier pari est finalement plus simple : donner envie à des Casablancais·e·s qui n’ont jamais grimpé de pousser la porte. Le reste viendra peut-être ensuite, jusqu’aux falaises — et, qui sait, aux prochains noms de blocs écrits en darija.

  • Sacha, hôte d'accueil polyvalent : 1 580 euros par mois pour faire tourner une salle d'escalade

    Sacha accueille les grimpeur·se·s, sert des bières, prend les commandes au resto, répète les consignes de sécurité et vend des abonnements dans une grande salle de voies en France. En CDI, aux 35 heures, payé au SMIC. Il a accepté de passer ses revenus au crible pour le deuxième épisode de notre format consacré aux travailleur·se·s de l'escalade en France. (cc) Precious Madubuike / Unsplash Un samedi, à 12h30. Sacha* commence son shift de neuf heures. Et ça débute par le restaurant. Prise de commandes, plats à porter, bières à tirer, tables à débarrasser. « C'est l'endroit où il y a le plus de stress et le plus de travail, décrit-il. C'est aussi le plus stimulant pour moi. Il se passe tout le temps des trucs. » Vers 15h, le service s'arrête. Le jeune salarié profite de trente minutes de pause et d'un plat préparé par la cuisine pour le staff. De 15h30 à 19h, Sacha bascule à l'accueil. Et reçoit le flot de familles qui viennent découvrir l'escalade ainsi que les abonné·e·s qui filent vers les voies. Les particules alimentaires Entre deux vagues d'arrivées, il doit aussi faire la vérification des tests d'autonomie et répéter vingt fois les règles de sécurité. Avec le sourire, bien sûr. Sa hiérarchie ne lui donne pas d'éléments de langage mais lui impose un cadre : celui d'être disponible et sympa. Elle lui demande aussi de vendre : des entrées mais surtout des carnets, des abonnements et si possible, un petit bonus à la boutique. En ce samedi de rentrée, Sacha et ses collègues viennent de se faire « un peu éclater ». Après les vacances, on retrouve des ordres de passage « qui approchent les 500 client·e·s par jour ». En fin de journée, vers 21h30, Sacha range, prépare tout bien pour la journée du lendemain. « On se retrouve tous quand même là un peu par hasard. Quand tu fais le tour de tes collègues, c'est plutôt des gens diplômés qui considèrent quasiment tous ce boulot comme un job alimentaire » Sacha, salarié d'une grande salle d'escalade en France. Sur son contrat, il est écrit « hôte d'accueil polyvalent ». Cette polyvalence est devenue une compétence essentielle pour travailler au sein d'une salle d'escalade. Il faut savoir accueillir, conseiller, présenter la salle, expliquer la sécurité, servir au bar, tenir le rang au resto, nettoyer, signaler les fuites et les pannes et savoir utiliser sa « force de vente ». Dans le milieu, tout le monde sait ça. Sauf que Sacha n'est pas du sérail. Après une licence en sciences sociales et une reprise d'études dans le milieu culturel, le jeune homme est d'abord revenu dans une grande ville pour enchaîner les petits boulots. Après huit mois, le dernier taf devient « un peu pénible », alors il démissionne. C'est une amie grimpeuse qui lui parle d'un poste dans une grande enseigne française de salles d'escalade. C'était il y a quelques années, la grimpe est à la mode, donc pourquoi pas. Aujourd'hui, Sacha a plutôt l'impression de « faire de la resto ». Une façon de dire que ce travail est surtout pour lui un job alimentaire. « On se retrouve tous quand même là un peu par hasard, dit-il. Quand tu fais le tour de tes collègues, c'est plutôt des gens diplômés qui considèrent quasiment tous ce boulot comme un job alimentaire. » Ça ne mange pas de paie Sacha est en CDI, aux 35 heures, payée au SMIC horaire. Sur sa fiche de paie, il lit 1 582 euros nets. Les mois avec une prime, il peut monter à 1 613 euros nets. Les primes sont indexées sur des objectifs communs : l'équipe touche 100 % quand elle égale le même mois de l'année précédente, puis 110 ou 120 % au-dessus. Ce qui est peu arrivé depuis qu'il a commencé. Sacha ne bénéficie ni de treizième mois ni d'un euro de plus quand il travaille les samedis et les dimanches. « C'est une des principales critiques, affirme-t-il. On dépend de la convention collective du sport, on a très peu d'avantages. » Même lors de ses précédents jobs, il était payé 150 % le dimanche. La salle est ouverte tout le temps. C'est un marqueur des salles d'escalade aujourd'hui : les amplitudes horaires sont larges, les portes restent ouvertes toute l'année. Il arrive donc à Sacha de travailler les jours fériés : Noël, le jour de l'An aussi. Néanmoins, sa direction lui propose très peu d'heures supplémentaires. « J'ai remarqué que les directeurs en faisaient de temps en temps mais nous, en bas de l'échelle, c'est extrêmement rare », souligne-t-il. Restent les avantages en nature : l'accès gratuit à toutes les salles d'escalade de la région, des ristournes sur les consommations au bar, 10 % sur toute la boutique et les fameux plats préparés pour le personnel et pour une poignée d'euros. « On mange hyper bien, c'est quand même un vrai luxe », renchérit le salarié. « Je n'ai pas le fantasme de devenir hyper riche, dit-il. Mais en l'état, je ne peux même pas imaginer avoir des enfants un jour ou monter un projet qui me tient à coeur » Sacha, salarié d'une grande salle d'escalade en France. Sacha se voit-il évoluer dans sa salle ? « Absolument pas », répond-t-il du tac au tac. Passer manager rapporte une cinquantaine d'euros nets de plus, à condition qu'une place se libère. Comme l'enseigne n'est plus dans sa phase de croissance forte, les postes de direction ne tournent plus beaucoup. Et puis les responsabilités managériales, très peu pour lui. Le vrai poids reste de travailler le week-end. « Tu es en décalage avec ton entourage en permanence, explique-t-il. Je ne compte plus les weekends d'anniversaire de potes que j'ai ratés à cause de ça. » Résultat : Sacha pense plutôt à partir. Le jeune homme a fait le tour. Le monde de l'escalade n'est pas vraiment le sien et le peu d'expérience qu'il a accumulée jusque-là renforce sa conviction que ce boulot ne l'aidera pas à mener ses projets à bien. Ni à améliorer son quotidien. Salaire minimum, projection minimum Sacha vit dans une grande ville avec sa copine. Leur loyer reste relativement modéré mais pour 750 euros de loyer par mois, le couple compacte son existence dans un appartement de 23 mètres carrés au sixième étage, avec des toilettes sur le palier. Un certain inconfort qui leur permet de dépenser de petites sommes pour « de la bonne bouffe et un peu de culture ». En ce moment, Sacha voit un psy. Il ne le pourrait plus si le couple décidait de se trouver un logement plus décent. C'est justement là que le bât blesse : avec un SMIC, et sa compagne qui ne gagne pas beaucoup plus, le jeune homme a trop de mal à se projeter. « Je n'ai pas le fantasme de devenir hyper riche, dit-il. Mais en l'état, je ne peux même pas imaginer avoir des enfants un jour ou monter un projet qui me tient à coeur. » « Une salle d'escalade, c'est quand même particulier. J'ai des collègues qui ont connu des retours au sol de client·e·s. Tu dois gérer des accidents très graves, traumatisants. On n'est pas formés pour ça » Sacha, salarié d'une grande salle d'escalade en France À 30 ans passés, Sacha reconnaît que le sujet de l'argent le tracasse de plus en plus. Avec ses collègues, « tous assez politisés » - c'est d'ailleurs un sujet de discussion qui revient régulièrement pendant les pauses. « On est tous assez conscients qu'on ne peut pas vivre décemment avec un SMIC dans une grande ville, précise-t-il. À salaire égal, on sait aussi qu'on est plus pauvre qu'un collègue dans une ville moyenne. » À la question de savoir quelle serait la juste rémunération pour son travail, Sacha ne sait pas trop quoi répondre. Une chose est certaine pour lui : le salaire minimum n'est pas suffisant. « Une salle d'escalade, c'est quand même particulier, continue-t-il. J'ai des collègues qui ont connu des retours au sol de client·e·s. Tu dois gérer des accidents très graves, traumatisants. On n'est pas formés pour ça. » De ce qu'il peut observer, le dialogue avec sa direction – que tout le monde appelle « le siège » – n'est pas vraiment possible. Sacha travaille dans une enseigne dont les salles se sont multipliées à vitesse grand V. « Aujourd'hui, ça se calme. Mais les ordres viennent toujours d'en haut sans qu'on puisse trop avoir voix au chapitre », explique-t-il. Comprendre : les espaces s'uniformisent de plus en plus, en grévant l'autonomie des salarié·e·s. « On n'a pas l'impression de pouvoir se saisir de nos salles pour les modeler à notre image et en faire un endroit qui nous ressemble », confie Sacha. Avant de conclure : « C'est dommage, ça pourrait être un avantage de ce boulot. Si ces salles d'escalade nous ressemblaient, on l'aimerait plus. » Ce format doit beaucoup à celui inventé il y a quelques années par Rue89 et intitulé « Porte-monnaie au rayon X » *Le prénom a été changé.

  • Nicolas Jean : « J’ai souvent du mal à dire que je suis un athlète »

    Fraîchement récompensé d’un Piolet d’Or avec Benjamin Védrines pour leur ascension du Jannu Est, Nicolas Jean appartient désormais à l’élite de l’alpinisme mondial. Un statut qui raconte aussi la professionnalisation encore balbutiante d’une discipline où les performances progressent plus vite que le métier. Nicolas Jean © Simond La question paraît assez simple : comment se présenter lorsque l’on passe désormais une bonne partie de son temps à pratiquer la montagne au plus haut niveau ? Le 3 septembre, la veille de l’annonce des lauréats des Piolets d’Or 2026, Nicolas Jean hésite encore sur la réponse. Guide de haute montagne, certainement. Athlète professionnel, c’est moins évident. « Ça me fait encore un peu bizarre », nous confie-t-il. Le statut est récent et continue de l’étonner : « Parfois, les gens ne conçoivent pas forcément que ça peut être un moyen de rémunération, de juste faire du sport en montagne. Ça paraît bizarre de pouvoir gagner sa vie avec ça. » Puis vient finalement la formule : « J’ai souvent du mal à dire que je suis athlète, donc je suis plutôt guide de haute montagne. » Vingt-quatre heures plus tard, le mot est devenu un peu plus difficile à éviter. Avec Benjamin Védrines, Nicolas Jean est annoncé parmi les lauréats des Piolets d’Or 2026 pour leur première ascension du Jannu Est, réalisée en octobre 2025. À 27 ans, le guide reçoit ainsi l’une des distinctions majeures de l’alpinisme mondial. Reste une question beaucoup plus prosaïque : qu’est-ce que ça veut dire, au juste, être alpiniste professionnel ? À bas bruit Sur le papier, Nicolas Jean coche désormais pas mal de cases. Né en 1998, charpentier de formation, moniteur de ski et guide de haute montagne, il a rejoint l’équipe d’athlètes de Simond en 2025. Mais cette bascule est récente. En septembre 2025, Alpine Mag consacrait déjà un portrait à son « nouveau statut d’alpiniste (presque) professionnel ». En janvier, Le Dauphiné Libéré le présentait à son tour comme l’un des représentants d’une génération « qui monte à bas bruit vers le professionnalisme ». « Les alpinistes, pour le moment, restent quand même des professionnels précaires » Un an après le premier de ces portraits, l’intéressé reste plus prudent. Quand on l’interroge sur la préparation physique, la nutrition ou la récupération, Nicolas Jean finit par résumer ainsi la situation : « Les alpinistes, pour le moment, restent quand même des professionnels précaires », dit-il. À sa connaissance, aucun ne dispose autour de lui d’une équipe réunissant diététiciens, kinés et autres spécialistes comparable à ce qui existe dans certains sports. « On n’est pas encore dans le cyclisme », poursuit-il. Et lorsqu’on lui fait remarquer le caractère encore artisanal de cette organisation, il acquiesce : « C’est encore très amateur, même si on essaie de faire au mieux. » Nicolas Jean © Simond La formule de « professionnel » recouvre donc une réalité particulière. Il n’existe ni championnat permettant aux meilleur·e·s de vivre directement de leurs résultats, ni équipes professionnelles construites sur le modèle des sports collectifs ou du cyclisme. Les Piolets d’Or revendiquent même explicitement une autre logique : leur charte valorise le style, l’exploration, l’engagement, l’autonomie, le niveau technique et « l’économie de moyens », plutôt qu’une simple hiérarchie de résultats. La haute performance existe bien. Le métier qui doit permettre de la produire reste, lui, beaucoup moins standardisé. Système D La préparation de la première tentative au Jannu Est, en 2024, donne une idée concrète de ce décalage. Benjamin Védrines et Léo Billon disposent alors chacun d’un entraîneur physique. Nicolas Jean, non. « Ils me disaient un peu ce qu’ils faisaient. Et puis après, moi, je faisais un peu aussi ma sauce. À ce moment-là, je travaillais encore en charpente », raconte-t-il. Le ski de pente raide pratiqué tout l’hiver avec Benjamin Védrines devient ainsi une partie de son entraînement pour l’expédition. « On en est encore au balbutiement de la préparation. On est plutôt au Tour de France des années 1950 pour le moment » Cela ne signifie pas que l’alpinisme français avance sans structure. Le Groupe Excellence Alpinisme National de la FFCAM, le GEAN, existe depuis le début des années 1990. Tous les trois ans, il sélectionne de jeunes alpinistes et les accompagne pendant un cycle de formation comprenant plusieurs stages et une expédition finale. Benjamin Védrines et Léo Billon font notamment partie de celles et ceux qui sont passés par cette filière. Mais cette structure forme des alpinistes de haut niveau, elle ne constitue pas pour autant un environnement professionnel permanent avec employeur, staff médical et accompagnement quotidien. Nicolas Jean connaît d’ailleurs bien cette différence. Lorsqu’on lui demande si l’ENSA, où sont formés les guides de haute montagne, accompagne aussi cette recherche de performance, sa réponse est immédiate : « Ils forment à devenir guide, mais c’est tout. Après, on se débrouille ». Se débrouiller, dans ce cas, signifie chercher des informations sur Internet, dans les livres et auprès d’autres pratiquant·e·s. Nicolas Jean © Simond Quelques minutes plus tard, Nicolas Jean propose une comparaison : « On en est encore au balbutiement de la préparation. On est plutôt au Tour de France des années 1950 pour le moment. » Il précise aussitôt ce qu’il entend par là. Les cyclistes de l’époque affichaient déjà « des moyennes vraiment impressionnantes », rappelle-t-il, alors même que les méthodes d’entraînement et tout ce qui entoure aujourd’hui la performance sportive allaient encore considérablement évoluer. La comparaison est plutôt juste. Le 8 juillet, Nicolas Jean a lui-même bouclé la traversée de la Meije depuis La Grave en 4 h 11, améliorant de près de 27 minutes le précédent temps de référence de Benjamin Védrines. Des performances déjà extrêmement poussées, produites dans un environnement dont la préparation peut encore gagner en structuration. Nicolas Jean en est convaincu : « Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles l’alpinisme va continuer d’évoluer très fortement. » Faire savoir Reste une autre partie de la professionnalisation : réussir à la financer. Sur ce point, un entretien accordé par Nicolas Jean à Outside en décembre 2025 prolonge les propos qu’il nous confiait le 3 septembre. Il y expliquait qu’en montagne, une très grande performance ne suffit pas toujours à obtenir des partenaires : il faut également savoir la raconter. Nicolas Jean prenait Rafael Nadal en exemple, estimant que les résultats du tennisman auraient suffi à assurer sa valeur économique même s’il avait très peu communiqué. En alpinisme, résumait-il, « on y est contraint ». La question n’a rien d’anecdotique. Photos, films, réseaux sociaux ou interviews peuvent aider à construire les partenariats qui libèrent ensuite du temps pour s’entraîner et partir. Or cette partie du métier ne semble pas particulièrement attirer Nicolas Jean. Dans le même entretien, le guide expliquait chercher davantage la « reconnaissance de [ses] pairs » que celle du grand public et se méfier des réseaux sociaux. Il disait également admirer les alpinistes capables d’accomplir des choses majeures sans nécessairement les raconter. Il y a finalement une logique assez simple. Pour faire davantage de montagne, il faut du temps. Pour dégager ce temps, il faut pouvoir en vivre. Et pour pouvoir en vivre, la performance doit parfois devenir visible au-delà du petit milieu capable de la mesurer. C’est précisément cette frontière que Nicolas Jean semble encore apprivoiser. Lorsqu’on lui demande pourquoi il peine à se présenter comme athlète professionnel, il explique que les personnes qui l’entourent au quotidien se sont désormais habituées à ce nouveau statut. La difficulté apparaît surtout face à celles et ceux qu’il connaît moins : « Ce n’est pas très fluide, je trouve, comme moyen de présentation, mais ça va venir », glisse-t-il. Le lendemain, un Piolet d’Or est arrivé. Le mot « athlète » devrait finir par suivre.

  • Est-ce que la taille compte vraiment ? (pour l'escalade)

    L'escalade est un sport où la technique, la force et la stratégie jouent des rôles cruciaux. Cependant, la question de l'impact de la taille sur les performances des grimpeurs revient souvent sur le devant de la scène. L'événement de qualification olympique (OQS) à Shanghai a récemment ravivé ce débat, avec des résultats pour la finale masculine de bloc qui semblaient indiquer que les grimpeurs plus grands étaient favorisés. Du moins c'est l'avis de certains. © Magnus Midtbø Kim Brough, qui prend régulièrement la parole sur Instagram sur des sujets liés à l'inclusion dans l'escalade et le biais des genres dans les cotations, a relancé récemment le sujet avec un post où il montre la corrélation directe entre les résultats de la finale de bloc des OQS de Shanghai et la taille des grimpeurs : « Parfois, j'entends des gens affirmer que la taille n'a pas d'importance en escalade. 'Il n'y a pas de grimpeurs grands, juste de bons grimpeurs.' Bien que la taille ne soit pas tout, l'événement de qualification olympique à Shanghai est un exemple clair des avantages de la taille. ». La communauté anglophone a réagi vivement à ce post. Certains ont souligné que la disposition des prises semblait effectivement favoriser les grimpeurs plus grands, tandis que d'autres ont rappelé que d'autres facteurs, comme la force, le poids et la technique, jouent également des rôles cruciaux. Ils sont également nombreux à souligner, et à raison, la complexité de rendre les compétitions totalement équitables en termes de taille. Nous avons donc décidé d'examiner en détail les résultats de cet événement, sur les finales de bloc et de difficulté, les performances des participant(e)s et l'influence potentielle de la taille sur les résultats. Performance des grimpeuses et grimpeurs aux OQS de Shanghai C'est un fait, les résultats de l'épreuve de bloc montrent effectivement une prédominance de grimpeurs plus grands dans le top du classement : Adam Ondra : 1,86 m Paul Jenft : 1,86 m Hamish McArthur : 1,81 m Lee Do Hyun : 1,66 m Hannes Van Duysen : 1,75 m Alberto Ginés López : 1,69 m Sascha Lehmann : 1,64 m Sam Avezou : 1,70 m Dans l'épreuve de difficulté, en revanche, les résultats varient davantage. On retrouve des grimpeurs de moins grande taille comme Lee Do Hyun (1,66 m) et Alberto Ginés López (1,69 m) qui se classent parmi les meilleurs. Lee Do Hyun : 1.66 m Alberto Ginés López : 1,69 m Adam ONDRA : 1,86 m Paul Jenft : 1,86 m Sascha Lehmann : 1,64 m Hannes Van Duysen : 1,75 m Hamish McArthur : 1,81 m Sam Avezou : 1.70 m Est-ce à dire que c'est avantage d'être grand pour la pratique du bloc et petit pour la difficulté ? Ça serait aller un peu trop vite dans le raisonnement puisque l'on retrouve Adam Ondra et Paul Jenft en 3ème et 4ème position de ce classement. © Josh Rundle Pour les femmes, les résultats montrent une plus grande diversité de tailles parmi les meilleures sur les deux épreuves. Épreuve de bloc : Brooke Raboutou : 1,58 m Zhilu Luo : ? Erin McNeice : 1,60 m Miho Nonaka : 1,63 m Futaba Ito : 1,62 m Ievgeniia Kazbekova : 1,64 m Seo Chae-hyun : 1,63 m Zélia Avezou : 1,68 m Épreuve de difficulté : Brooke Raboutou : 1,58 m Seo Chae-hyun : 1,63 m Erin McNeice : 1,60 m Miho Nonaka : 1,63 m Futaba Ito : 1,62 m Ievgeniia Kazbekova : 1,64 m Zhilu Luo : ? Zélia Avezou : 1,68 m L'épreuve de qualification olympique à Shanghai, ainsi que la discussion lancée par Kimbrough Moore, a le mérite de mettre en lumière les défis auxquels les ouvreurs sont confrontés pour créer des voies neutres en termes de taille. Si c'est effectivement l'une de leurs missions, comme on peut l'imaginer, c'est souvent plus facile à dire qu'à faire et nécessite une expertise et des ressources adéquates. Lorsque l'on examine les résultats des finales de bloc féminines ou des épreuves de difficulté pour les deux genres, la taille ne semble finalement pas avoir d'influence si significative que ça. Mais il reste difficile de tirer des conclusions définitives à partir d'une seule compétition, et il serait pertinent de réaliser des statistiques à partir de données récoltées lors de nombreuses autres pour avoir un analyse réellement pertinente. © Hannah Morris Performance des grimpeuses et grimpeurs à partir des classements de l'IFSC Regardons ce que cela donne sur le classement mondial des grimpeuses et grimpeurs disponible sur le site de l'IFSC, en se basant sur le top 10. Épreuves de bloc (hommes) : Sorato Anraku : 1,68 m Lee Do Hyun : 1,66 m Meichi Narasaki : 1,88 m Tomoa Narasaki : 1,70 m Toby Roberts : 1,77 m Yoshiyuki Ogata : 1,71 m Mickael Mawem : 1,79 m Mejdi Schalck : 1,72 m Yannick Flohé : ? Sam Avezou : 1,70 m Épreuves de difficulté (hommes) : Sorato Anraku : 1,68 m Toby Roberts : 1,77 m Alexander Megos : 1,70 m Jakob Schubert : 1,76 m Taisei Homma : ? Sascha Lehmann : 1,64 m Shion Omata : ? Ao Yurikusa : ? Lee Do Hyun : 1,66 m Satone Yoshida : ? Épreuves de Bloc (femmes) : Janja Garnbret : 1,64 m Natalia Grossman : 1,62 m Oriane Bertone : 1,64 m Oceania Mackenzie : 1,73 m Brooke Raboutou : 1,58 m Zélia Avezou : 1,68 m Miho Nonaka : 1,63 m Chaehyun Seo : 1,63 m Stasa Gejo : 1,75 m Jessica Pilz : 1,65 m Épreuves de difficulté (femmes) : Janja Garnbret : 1,64 m Ai Mori : 1,54 m Chaehyun Seo : 1,63 m Jessica Pilz : 1,65 m Mia Krampl : 1,62 m Vita Lukan : 1,64 m Natsuki Tanii : 1,52 m Jain Kim : 1,53 m Brooke Raboutou : 1,58 m Manon Hily : 1,54 m © Central Rock Gym En croisant les données des grimpeuses et grimpeurs que ce soit en bloc ou en difficulté, on observe une variété de tailles parmi les meilleur(e)s. Il n'y a donc à nouveau pas de corrélation évidente indiquant que les grimpeuses ou les grimpeurs plus grands ou plus petits dominent systématiquement dans l'une ou l'autre discipline. La présence de grimpeuses et grimpeurs de tailles variées parmi les meilleurs confirme à nouveau que d'autres facteurs sont très probablement plus déterminants pour la performance en escalade que la seule taille. En conclusion, même si l'analyse pourrait être approfondie, on peut affirmer que sur cette base d'analyse la taille n'a pas un rôle clé dans les performances en escalade. Concernant l'épreuve de bloc des OQS à Shanghai, il est possible que les résultats soient dus au hasard ou que les voies aient favorisé les grimpeurs plus grands. Mais pour le savoir il faudrait mesurer les espacements entre les prises et évaluer l'ensemble du répertoire gestuel qu'il aurait été possible de déployer sur les voies proposées.

  • Le Mondarrain : une ascension en pente douce

    Au Pays Basque, le Mondarrain culmine à 749 mètres. Ce n'est ni le plus haut sommet, ni le plus difficile. Mais depuis la cime, par temps clair, on peut voir jusqu'aux plages de l'océan. J'y suis monté en août avec treize kilos dans le dos, un bon équipement, et l'idée que les montagnes n'ont pas besoin d'être inaccessibles pour valoir le déplacement. Le sommet du Mondarrain © Vertige Media Dans les randonnées, j'ai toujours préféré l'approche. Lire les cartes, choisir les itinéraires. Ce n'est que sur le tard que je me suis posé la question de l'équipement. Avant, l'argent manquait. L'intérêt, aussi. Désormais, le matériel fait partie de la routine, car comme beaucoup de choses dans la vie, ce sont souvent les bons outils qui accompagnent les élans passionnés. La montagne, longtemps territoire des bien équipés et des audacieux, s'ouvre à ceux qui montent simplement parce que c'est beau. Des sommets comme le Mondarrain existent précisément pour ça. Ce matin-là, en milieu de matinée, on quitte le parking de l'un des plus anciens quartiers d'Itxassou, là où les maisons n'étaient encore que des bergeries il y a deux siècles. Ce village, situé à une petite demi-heure de Biarritz affiche le charme basque des posters de bord de mer : les murs en grès rouge, les charpentes apparentes. Les volets fermés aussi, tant la chaleur a déjà décidé d'écraser la matinée. C'est sous près de 25 degrés que nous attaquons la pente sur une sente qui part là, juste derrière les dernières façades rouges et blanches. Sur deux petits nuages Sous mes pieds, les SpeedGoat 7 de Hoka avalent le gravier, leur semelle de 37 millimètres au talon transformant chaque pas en quelque chose de presque souple. Dernier modèle d'une longue série, la sensation est confortable. On a l'impression de marcher sur un nuage de lait, la charge dans les talons que la mousse transforme en ressort. Ce qui, avec treize kilos sur le dos, est plutôt bienvenu. Ma fille roupille. Pour elle, cette montagne est un hamac. Et moi, sur mes pompes qui rebondissent, je me prends pour un toon. La montée s'ouvre d'abord sur une longue prairie sans ombre, sous un soleil d'août qui, vraiment, ne plaisante pas. Pour lui donner le change, je porte un t-shirt Capilene Cool Ultra Sun de Patagonia, noir, à manches courtes. Le tissu évacue la transpiration avant qu'elle ait le temps de peser, et bloque les UV sans crème. Quand vous portez un enfant sur le dos, vous n'avez pas envie de chercher votre tube au fond du sac. Vingt minutes après le départ, les épaules ne brûlent pas. Le tissu sèche même en avançant. C'est assez fou et je souris à l'idée que les marques outdoor n'arrêtent pas le progrès. Les SpeedGoat 7 de Hoka © Maxime de Courchelle À mi-chemin, on trouve trois blocs érigés dans la prairie, d'où s'ouvre le premier panorama sur les environs, les collines du Labourd (région historique du Pays Basque français, ndlr), les crêtes d'Artzamendi (le plus haut sommet du Labourd, à 926 mètres) derrière, et puis Itxassou qui tout à coup ressemble à un petit concentré de maillot à pois du meilleur grimpeur du Tour de France. On s'arrête boire un coup. Ces blocs ressemblent à des menhirs. Peut-être le sont-ils. Le massif concentre des cercles de roches datés entre 1300 et 600 avant notre ère, des nécropoles d'altitude de l'âge du bronze. Bien au sec, perchés sur deux petits nuages dans les talons, on s'autorise mieux ce genre de digression en rando. La forêt arrive après. On passe sous une hêtraie courte et dense qui accorde enfin du répit face au cagnard. Pas face à la pente, qui se cabre. Les lacets se succèdent, courts et épuisants, le genre de passage où les mains descendent vers les genoux pour soutenir l'effort. Le short Odlo fait son travail ici. Coupe baggy, polyamide et élasthanne, la silhouette large autorise les grandes enjambées sans que le tissu tire ou coince. Quatre poches zippées. Les clés de bagnole dans la droite, du turrón dans la gauche. On crapahute avec un vrai sentiment de légèreté. Grimper et sentir À 700 mètres d'altitude, juste avant le sommet, on entend des voix. Des jeunes grimpent une paroi courte. Je m'arrête pour les regarder. J'ai une rupture partielle de la poulie à l'annulaire droit. Donc, un peu les boules. Grimper sur des voies courtes, avec la vue sur l'ensemble du Pays basque, doit être bien agréable. Je me détends en me disant que ce moment de contemplation répond à la philosophie pyrénéiste. « Ascensionner, écrire et sentir », écrivait Henri Beraldi dans son ouvrage Cent ans aux Pyrénées. Le pyrénéisme s'est longtemps développé face aux obsessions de performance alpine. À l'alpinisme, des écrivains et des scientifiques ont décrété que les Pyrénées se ressentaient avant de s'en emparer. Pour autant, j'ai bel et bien des chaussures de trail au pied. Façonnées pour des courses ultra-longues (genre 180 bornes messieurs-dames, ndlr), les SpeedGoat accrochent bien. Ce qui compte ici, c'est ce que ça change : avec du poids sur les épaules, cette semelle généreuse fait que le caillou se sent moins, la descente se passe mieux, les genoux restent en état pour le lendemain. Le plateau s'ouvre d'un coup, et avec lui la croix et le mât où l'ikurriña, le drapeau basque, claque dans le vent chaud. On s'assoit dans l'herbe. Le short Odlo et le t-shirt Patagonia Devant nous, les Pyrénées s'étalent dans toute leur largeur, du pic d'Anie à celui d'Orhy, de la crête espagnole jusqu'aux premières plaines béarnaises. À gauche, la vallée de la Nive serpente vers Cambo-les-Bains. Si l'on regarde encore plus loin, au-delà du relief qui s'aplatit progressivement, l'horizon prend une teinte différente, plus blanche, presque translucide. Ce sont les pinèdes landaises. Et derrière, qu'on ne distingue pas vraiment mais qu'on devine à cette clarté particulière, les plages. Labenne, peut-être. L'océan, pour sûr. Autour de nous, parmi l'herbe rase, des ruines. Des vieux murs effondrés qui se confondent presque avec le terrain. En novembre 1813, alors que les armées de Wellington remontaient d'Espagne pour reprendre pied sur le sol français, le maréchal Soult avait établi ses défenses sur ces hauteurs. Le Mondarrain constituait l'extrémité gauche de toute sa ligne : un verrou naturel. En jargon militaire, on appelle ça une redoute, soit un petit ouvrage fortifié qu'on installe comme un rempart. On redescendra en une heure. La semelle absorbe les chocs, les genoux ne sentent pas le terrain. C'est en descente que l'avantage d'un amorti généreux se manifeste le mieux. Pas de gloire là-dedans. Juste du confort qui préserve des articulations qui commencent à grincer. Et l'idée un peu cavalière de se prendre pour un cabri. Traduisez SpeedGoat et vous comprendrez. Le Mondarrain n'est pas le plus haut sommet des Pyrénées. Ce matin-là, avec un bon équipement et des élans paisibles, ce fut un plaisir. Infos pratiques pour la rando du Mondarrain : si vous partez depuis le quartier Ateka/Sanoki à Itxassou, comptez 2h pour 650m de dénivelé positif. Quelques passages rocheux à l'approche du sommet, sans difficulté technique. Pour le matériel que nous avons utilisé : Les chaussures : Hoka SpeedGoat 7 à 164,90 euros Le haut : Patagonia Capilene Cool Ultra Sun, 60 euros Le short : Odlo Essential Cargo Baggy à 99,95 euros

  • À force de grimper, le mur change-t-il sous nos yeux ?

    Au pied d’un bloc, certain·es passent de longues secondes à suivre les prises du regard quand d’autres semblent avoir compris la méthode presque immédiatement. Des travaux menés en escalade, mais aussi au golf ou au baseball, posent une question assez vertigineuse : à force d’apprendre à agir dans un environnement, finit-on aussi par le percevoir autrement ? © Louis Lepron pour Vertige Media Il y a ce moment, au pied d’un bloc, où l’on ne grimpe pas encore mais où l’on a déjà commencé. On cherche le départ, on remonte avec le regard jusqu’au top, on revient en arrière parce qu’un truc ne colle pas. On mime un croisé, on hésite sur un pied, on fixe une prise sans savoir ce qu’on va bien pouvoir en faire. Puis quelqu’un arrive, regarde le même mur beaucoup moins longtemps et part avec une méthode qui paraît, après coup, presque évidente. On met facilement ça sur le compte de l’expérience. Mais qu’est-ce que l’expérience change exactement ? La capacité à réfléchir plus vite ? Une meilleure mémoire ? Ou, plus simplement, la façon même dont le mur apparaît ? 51 secondes En 2024, une équipe de chercheurs en sciences du sport et en cognition a équipé 60 grimpeurs de lunettes capables de suivre leur regard pendant la lecture de deux blocs. Les participants, tous des hommes, étaient répartis en trois groupes de vingt, intermédiaires, avancés et élites. Le premier problème avait été conçu pour un niveau avancé, le second pour un niveau élite. Chacun disposait de cinq minutes pour observer puis essayer le bloc, mais aucune durée de lecture n’était imposée. Les grimpeurs décidaient eux-mêmes quand ils estimaient en avoir assez vu pour se lancer. Les chercheur·ses pouvaient ainsi mesurer non seulement où leur regard se posait, mais aussi combien de temps chacun jugeait nécessaire pour construire une méthode. Les plus forts semblent avoir besoin de moins d’allers-retours avant de considérer qu’ils disposent d’une méthode suffisamment crédible pour partir Sur le premier bloc, les intermédiaires passent en moyenne 108 secondes à chercher leur solution, les avancés 74 et les élites 51. Les intermédiaires parcourent aussi le bloc du regard environ 2,5 fois, contre 1,5 fois pour les avancés et 1,1 fois pour les élites. Chez 85 % de ces derniers, le regard progresse de manière relativement linéaire du départ vers la sortie. Chez les intermédiaires, il revient beaucoup plus souvent en arrière, passe d’une zone du bloc à une autre, puis recommence. L’écart ne tient donc pas seulement à quelques secondes gagnées au pied du mur. Les plus forts semblent avoir besoin de moins d’allers-retours avant de considérer qu’ils disposent d’une méthode suffisamment crédible pour partir. Une fois l’expertise installée, une partie du problème paraît se résoudre plus vite. Reste à comprendre pourquoi. L'arme à l'oeil Pour sortir un instant de l’escalade, direction un green de golf. En 2008, la psychologue Jessica Witt et ses collègues demandent à 46 golfeurs de juger la taille du trou après avoir joué un parcours. Celles et ceux qui avaient le mieux joué ce jour-là estimaient le trou plus grand que les autres. Plus étonnant encore, leur handicap, qui reflète davantage leur niveau habituel, n’était pas significativement lié à cette estimation. Autrement dit, ce n’était pas simplement « les meilleurs voient un plus gros trou ». La perception semblait varier avec ce que la personne venait d’être capable de faire. Ce genre de résultat appartient à une famille de travaux rassemblés quelques années plus tard par le chercheur Rob Gray sous le terme d’« embodied perception », ou perception incarnée. L’idée est simple. Nous ne percevrions pas toujours le monde comme une scène extérieure, indépendante de nous. Ce que nous voyons pourrait aussi être calibré, au moins en partie, par notre capacité à agir dessus. Les psychologues parlent notamment de chunking. Avec l’habitude, plusieurs informations cessent d’être traitées séparément et forment un ensemble déjà familier D’autres expériences ont donné des résultats du même genre. Une cible peut sembler plus proche lorsqu’on dispose d’un outil qui permet de l’atteindre. Une balle de baseball a été jugée plus grosse par des joueur·ses qui frappaient mieux ce jour-là. Dans les expériences de Witt sur le golf, des participant·es qui tentaient leur coup depuis une position facile jugeaient ensuite le trou plus grand que celles et ceux qui avaient dû essayer de mettre la balle dans le trou depuis plus loin. L’idée est séduisante, peut-être même un peu trop pour une partie des psychologues qui conteste que ces expériences prouvent une modification de la perception elle-même. Les différences observées pourraient aussi venir du jugement, de la mémoire ou de la manière de répondre à la consigne. Le débat n’est donc pas tranché. Mais appliquée à l’escalade, la question devient tout de même intéressante. Une prise est-elle seulement une forme avec une taille et une orientation données ? Ou apparaît-elle aussi en fonction de ce que notre corps pense pouvoir en faire ? Le sixième sens Des travaux menés directement en escalade donnent une piste. En 2002, Mark Boschker, Frank Bakker et Claire Michaels, alors chercheur·ses en sciences du mouvement à la Vrije Universiteit d’Amsterdam, demandent à sept grimpeurs experts, quatre novices et neuf non-pratiquant·es de mémoriser un mur de 23 prises puis d’en reconstruire l’organisation. Les expert·es se souviennent de davantage d’informations, mais surtout pas tout à fait des mêmes. Les personnes inexpérimentées retiennent davantage la forme, l’orientation ou la position des prises. Les expert·es s’attachent plus à leurs propriétés fonctionnelles, autrement dit à ce qu’elles permettent de faire et à la manière dont elles s’articulent entre elles. C’est une différence assez fondamentale. Une personne qui débute peut voir une réglette ici, un pied là, une grosse prise plus loin. Avec l’expérience, cette même configuration peut déjà appeler une opposition, un croisé ou un changement de pied. Le nombre de prises n’a pas changé. Ce qui a changé, c’est l’unité avec laquelle on les lit. Les psychologues parlent notamment de chunking. Avec l’habitude, plusieurs informations cessent d’être traitées séparément et forment un ensemble déjà familier. C’est ce qui se passe aux échecs, où un·e joueur·se expérimenté·e ne mémorise pas nécessairement chaque pièce une par une, mais reconnaît des configurations entières. En escalade, le corps ajoute encore une couche. Une prise devient intéressante parce qu’elle est atteignable, parce qu’elle permet de pousser, de tirer, de crocheter un talon ou de déplacer son centre de gravité. À mesure que le répertoire gestuel grandit, certaines possibilités sautent aux yeux plus vite. C’est probablement là que l’étude d’eye-tracking du début devient la plus intéressante. Les grimpeurs élites n’ont pas des yeux plus rapides, ils ont davantage de choses à reconnaître. Et lorsque le deuxième bloc de l’expérience devient plus difficile, leur avantage se réduit. Les élites passent davantage de temps à observer et balayent davantage le mur. Face à quelque chose qui résiste à ce qui est déjà connu, leurs yeux se remettent eux aussi à chercher. On ne peut donc pas conclure que l’expertise transforme littéralement la taille d’une prise sous nos yeux, comme on agrandirait une image sur un écran. L’étude sur le golf ne le permet pas, celle sur l’escalade non plus. Mais elles racontent ensemble que voir n’est pas seulement recevoir une image, c’est aussi savoir quoi en faire.

  • Travailler dans l'escalade : la passion ne paie toujours pas le loyer

    Le Climbing Business Journal publie la deuxième édition de son enquête sur les rémunérations en salle d'escalade aux États-Unis. Derrière une satisfaction en hausse presque partout, les données dessinent une industrie qui se professionnalise sans avoir soldé ses angles morts. Analyse. (cc) Megan O'Hanlon / Unsplash 3,47 sur 5. C'est la note moyenne de satisfaction au travail donnée par les ouvreur·se·s adjoints interrogé·e·s, celleux qui conçoivent et posent les blocs que les grimpeur·se·s viennent essayer chaque soir. Aucun poste d'encadrement n'affiche un score plus faible, et juste derrière viennent les entraîneur·se·s adjoint·e·s, à 3,56. Les deux métiers qui fabriquent le produit vendu par une salle d'escalade sont ainsi ceux dont les titulaires se déclarent les moins satisfait·e·s de leur sort. Le chiffre figure dans le tableau de bord publié le 27 août 2026 par le Climbing Business Journal, média professionnel américain qui suit l'économie des salles depuis plus de dix ans. Cette deuxième édition d'une enquête lancée en 2024 arrive à un moment charnière : les exploitant·e·s interrogé·e·s par le même média décrivaient déjà, un an plus tôt, une conjoncture qui se tend entre hausse de leurs coûts et recul des dépenses de leurs client·e·s, quand leurs salarié·e·s ont entrepris de peser autrement dans la balance en se syndiquant salle après salle. Précaution d'usage, le panorama n'est pas mondial. Les 1 590 réponses cumulées sur deux vagues, dont la dernière s'est déroulée du 1er avril au 31 mai 2026, viennent de 38 pays mais sont massivement nord-américaines, et le média ne s'en cache pas, ses moyennes valent « à l'échelle de l'enquête, pas de l'industrie ». Reste l'essentiel, un métier qui se jugeait jusqu'ici au ressenti et aux confidences entre collègues dispose de trente-quatre fiches de poste chiffrées. Plus heureux, vraiment ? Premier enseignement, presque contre-intuitif, la satisfaction au travail progresse : sur les trente métiers présents dans les deux éditions, elle augmente dans vingt-six cas, quelle que soit la taille de la salle ou l'ancienneté du salarié. Les rémunérations en expliquent une partie, les moyennes ajustées au coût de la vie local grimpant de 27 % dans le Sud et de 21 % dans l'Ouest américains. Les avantages sociaux suivent la même pente, mais pas pour tout le monde : la part des temps pleins couverts en santé ou par un plan de retraite augmente pour presque chaque poste, quand elle recule, chez les salarié·e·s à temps partiel, pour chacun d'entre eux. Des salariés tirés dans tous les sens, contraints de porter plusieurs casquettes, mal payés au regard des responsabilités qu'on leur confie et incapables de suivre la hausse du coût de la vie dans leur ville De son côté, le Climbing Business Journal avance une autre hypothèse, moins flatteuse. Plusieurs travaux montrent qu'en période de tension économique la satisfaction déclarée augmente mécaniquement, parce que les perspectives de départ se raréfient et qu'il devient plus facile d'apprécier un emploi stable, « surtout dans une industrie animée par la passion », note le média. La satisfaction d'un·e salarié·e qui n'a plus vraiment le choix de partir ne dit donc pas grand-chose de la manière dont il est traité. Nouveauté décisive, les répondant·e·s ont indiqué pour la première fois leur volume horaire réel, et près d'un·e salarié·e à temps plein américain·e sur quatre dépasse les 40 heures hebdomadaires dans sa seule salle principale. Le chiffre paraît modeste au regard de l'économie du pays, où la moitié des temps pleins franchissent cette barre selon l'institut Gallup, mais il ignore les vacations dans une autre salle, les cours donnés à côté et/ou le second emploi hors du secteur, si bien que la proportion réelle est plus élevée dans une industrie où le cumul fait figure de norme. Les commentaires libres du sondage racontent le reste, et se répètent d'une réponse à l'autre : des salarié·e·s tiré·e·s dans tous les sens, contraint·e·s de porter plusieurs casquettes, mal payé·e·s au regard des responsabilités qu'on leur confie et incapables de suivre la hausse du coût de la vie dans leur ville. Ces conditions quotidiennes, plus encore que le nombre d'heures, alimentent l'épuisement professionnel, et frappent d'abord ceux dont le métier ne se délègue pas, l'ouvreur·se qui renouvelle l'offre et l'entraîneur·se qui fidélise les licenciés. Un écart qui ne se referme pas L'antidote est simple : du repos payé. Sauf qu'outre-Atlantique, il est empaqueté sous l'acronyme PTO pour « Paid Time Off », qui rassemble congés, jours fériés et arrêts maladie dans un pays où aucune loi fédérale n'en garantit le moindre. La moyenne s'établit à 116 heures par an, soit un peu moins de trois semaines. Cela dit, la distribution est plus parlante : 74 % des temps partiels et 9 % des temps pleins n'en ont aucun, et parmi ceux qui dépassent les 40 heures, près de la moitié reçoivent moins que cette moyenne. Les postes administratifs et de direction demeurant les mieux dotés, le repos payé récompense la responsabilité plutôt que la pénibilité. Les salaires des femmes sont inférieurs à ceux des hommes de 11%. C'est 23% de moins pour les salarié·e·s non binaires Constat déjà présent en 2024 et toujours là deux ans plus tard, les rémunérations diffèrent selon le genre. Ramenés à un coût de la vie identique, les salaires annuels moyens des femmes restent inférieurs de 11 % à ceux des hommes, et ceux des personnes non binaires de 23 %. L'écart se creuse même avec le parcours, atteignant 29 % chez les répondants qui cumulent onze ans d'expérience ou plus et un diplôme équivalent à la licence. Sur les deux vagues réunies, les hommes sont mieux payés dans 64 % des métiers. Le secteur reste en avance sur son pays, où une femme gagne 82 cents quand un homme gagne un dollar, contre 89 cents dans les salles d'escalade, selon les données compilées par USAFacts. Un retard un peu moins grand, mais un retard tout de même. Quand les salaires deviennent un rapport de force Ces chiffres ne tombent pas dans un secteur silencieux. Depuis des mois, les salarié·e·s des salles américaines s'organisent, et la rémunération comme les conditions de travail se sont installées au centre d'un affrontement syndical que Vertige Media suit depuis ses débuts, de la vague de syndicalisation des salles aux campagnes menées sous la bannière de Climbing Workers United, qui fédère ces initiatives d'un établissement à l'autre. Le conflit a pris par endroits un tour ouvert, jusqu'à l'appel au boycott lancé contre Movement Gyms, l'un des plus gros réseaux du pays, dont Aaron Vanek, figure de cette mobilisation, détaillait les ressorts dans nos colonnes. À la lumière de ce contexte, les hausses relevées par le Climbing Business Journal cessent d'être une courbe statistique pour devenir l'enjeu d'une négociation en cours, où chaque camp a besoin de données. Néanmoins, une mise en garde s'impose avant toute transposition, car ces données ne se lisent pas avec des lunettes françaises : cinq semaines de congés garanties par la loi, une assurance maladie qui ne dépend pas de l'employeur, une convention collective, et le cœur du rapport américain perd ici son sens. L'enquête pointe en revanche un manque par contraste, car dans un parc français en croissance spectaculaire, aucune enquête publique ne documente, à notre connaissance, ce que gagnent ces milliers de salarié·e·s ni combien de temps ils restent en poste. En 2026, cette histoire a changé et les pages qu'a noircies l'escalade au fil des ans racontent davantage un secteur d'activité comme un autre, plutôt qu'une industrie où des gens ne seraient qu'animés par des élans passionnés L'histoire de l'escalade est pleine de gens qui ont accepté de gagner peu pour évoluer près de de leur passion. Cette économie a construit le secteur et en reste la principale zone d'ombre, car là où travailler est présenté comme un privilège, réclamer davantage passe vite pour une ingratitude. En 2026, cette histoire a changé et les pages qu'a noircies l'escalade au fil des ans racontent davantage un secteur d'activité comme un autre, plutôt qu'une industrie où des gens ne seraient qu'animés par des élans passionnés. Le monde de l'escalade tourne aujourd'hui sur l'axe des pertes et des profits. Celui du développement, de la structuration, des banqueroutes et de l'économie financiarisée. Là où certain·e·s exploitant·e·s peuvent s'enrichir. Mais là, aussi, où il devient difficile de faire accepter à une jeune génération que l'on peut faire 40h hebdomadaires par pure passion. Là où il devient compliqué d'ignorer le droit du travail. C'est précisément là que des chiffres deviennent utiles. L'ouvreur adjoint à 3,47 sur 5 n'a rien appris de ce rapport sur sa propre fatigue, mais il y a trouvé de quoi la situer, entre une fourchette de salaire pour son poste et un volume horaire de référence. Aucune statistique n'a jamais signé un accord d'entreprise, et rien de tout cela ne comblera des écarts de rémunération. Mais un secteur qui se compte devient un secteur où l'on peut négocier, et les salles qui savaient mesurer leur fréquentation commencent à mesurer ceux qui les font tourner. Pour le meilleur ou pour le pire ? Retrouvez le rapport complet de Climbing Business Journal ici

  • À Chamonix, la foule ne fait pas toujours les affaires de la littérature de montagne

    Depuis treize ans, Lorraine Afanassieff observe Chamonix depuis la boutique des éditions Guérin. Une vigie singulière pour regarder passer les touristes et comprendre un paradoxe : quand la ville déborde, les lecteur·ices ne sont pas forcément plus nombreux·ses. Dans la librairie Guérin de Chamonix © Louis Lepron pour Vertige Media La boutique pourrait difficilement être mieux placée pour observer le phénomène. Installée place du Mont-Blanc depuis 2013, Guérin voit passer les saisons, les nationalités, les trailers de l’UTMB, les spectateur·ice·s de la Coupe du monde d’escalade et les promeneur·se·s venu·e·s photographier les aiguilles. Derrière le comptoir, Lorraine Afanassieff est là depuis le premier jour. Ancienne attachée de presse de l’office de tourisme de Chamonix, elle connaissait Michel Guérin, voisin et ami de sa famille, et avait ses entrées dans le milieu de l’alpinisme lorsqu’après la mort de l’éditeur, Marie-Christine Guérin lui propose de rejoindre l’aventure. Treize ans plus tard, sa boutique offre un curieux poste d’observation : quelques dizaines de mètres carrés pour regarder ce que le tourisme fait — ou ne fait pas — à la culture montagne. Petite capitale Commençons par évacuer une intuition trop commode. Oui, Lorraine Afanassieff a vu Chamonix s’internationaliser. Elle cite notamment les touristes venus du Qatar ou des Émirats arabes unis, devenus beaucoup plus visibles dans la vallée. Mais derrière sa vitrine, la révolution se fait attendre. « Nous, on a une clientèle francophone. Je vois que le tourisme change, en tout cas le tourisme international. Mais dans la boutique même, il n’y a pas eu un énorme changement à ce niveau-là », pose-t-elle. La raison tient d’abord aux livres eux-mêmes : Guérin publie essentiellement en français. Des visiteur·ses étranger·ères poussent bien la porte, attiré·e·s par les photographies d’alpinistes ou les couvertures rouges, avant de découvrir qu’ils ne trouveront guère d’équivalent en anglais ou en allemand. Traduire pour capter ce flot touristique ? « C’est un autre métier, plaque-t-elle. Après, il faut qu’il y ait un diffuseur, un autre éditeur en Angleterre, avec des diffuseurs anglais ou américains. On ne peut pas traduire des livres uniquement pour les vendre à Chamonix. » « Ils m’envoient des photos avec la collection de la bibliothèque. Ils sont très fiers de leurs étagères rouges. C’est un signe de reconnaissance » Lorraine Afanassieff Plus surprenant : la fréquentation de la boutique n’a pas vraiment suivi celle que Lorraine voit enfler dans la ville. « Pour nous, c’est pareil », tranche-t-elle. Les saisons se sont même en partie brouillées. En automne, « en semaine, il n’y a pas un chat », mais les week-ends peuvent attirer du monde toute l’année. Et ce ne sont ni les saisonnier·ère·s ni même les Chamoniard·e·s qui constituent le gros des troupes : « Les locaux, c’est vraiment quelques passionné·es, mais il n’y en a pas tant que ça. En fait, c’est surtout des habitué·e·s, des gens qui sont de passage et pour qui c’est un must de venir aux éditions Guérin acheter le livre. Passer chez nous, ça fait partie d’un circuit. » Un circuit dans lequel il n’est même pas obligatoire de chausser des crampons. « Les lecteurs ne sont pas forcément tous des pratiquant·es », précise Lorraine Afanassieff. Chamonix attire aussi par ce qu’elle représente. « Ce qu’ils aiment à Chamonix, c’est le fait que, sur le plan culturel, c’est une petite capitale de montagne », ajoute-t-elle. Le rouge qui touche Au commencement, la clientèle était pourtant beaucoup plus identifiable. Michel Guérin vendait d’abord ses ouvrages par correspondance, notamment auprès d’un fichier issu du Club alpin français. « C’étaient des passionné·es, des gens un peu plus âgés », se souvient Lorraine Afanassieff. Aujourd’hui, dit-elle, « c’est une clientèle beaucoup plus jeune », toujours attachée aux livres de montagne, mais autrement plus hétéroclite. La boutique conserve une anomalie : beaucoup d’hommes, là où la fréquentation des librairies est habituellement plus féminine. Mais pas uniquement des vieux messieurs nostalgiques de Walter Bonatti (alpiniste italien majeur du XXe siècle, ndlr). « Il y a pas mal de jeunes qui me disent qu’ils ne lisent pas du tout, mais que les seuls livres qu’ils lisent, ce sont des livres de montagne », explique l'ancienne attachée de presse. Devant la librairie Guérin de Chamonix © Louis Lepron pour Vertige Media Et puis il y a le rouge. Dans le portrait que nous consacrions l’an dernier à Charlie Buffet, actuel directeur éditorial de Guérin, celui-ci rappelait comment Michel Guérin, ancien publicitaire, avait emprunté la couleur de ses couvertures aux chaussettes rouges portées par les alpinistes des années 1950. Il avait repéré un code et compris avant tout le monde ce qu’on pouvait en faire. Trente ans plus tard, le gimmick marketing a largement débordé son créateur : les livres rouges sont devenus cultes. « Moi, je pense qu’il y a quand même un tourisme de masse assez violent suivant les événements. Pour nous, le tourisme lié à ces événements-là, ce n’est pas un bon tourisme » Lorraine Afanassieff Lorraine Afanassieff le mesure à la fidélité presque maniaque de certain·es lecteur·ice·s. « On a énormément de collectionneurs. C’est hallucinant. Je ne pensais pas que les gens étaient collectionneurs à ce point-là pour les livres, mais ils les veulent tous », dit-elle. Les lisent-ils seulement ? Pas nécessairement. Le plus important est peut-être ailleurs : « Ils m’envoient des photos avec la collection de la bibliothèque. Ils sont très fiers de leurs étagères rouges. C’est un signe de reconnaissance. » Une bibliothèque Guérin dit donc quelque chose de celui ou celle qui la possède. Reste qu’on ne fait pas vivre éternellement une maison d’édition en vendant douze livres par an aux mêmes collectionneur·se·s. Charlie Buffet nous le disait déjà : Guérin est « un éditeur de niche », mais « il ne faut pas que l’on s’enferme. Il faut pousser les murs de la niche, aller chercher de nouveaux publics. C’est la seule façon de rester vivants. » Depuis Chamonix, Lorraine Afanassieff peut quasiment regarder les murs bouger. « Ce qu’il y a de plus changé, c’est l’arrivée des trailers. Et puis des livres sur le trail », explique-t-elle. Le rapprochement avec Paulsen (dont les éditions ont été créées par Frederik Paulsen, un milliardaire suédois qui a racheté les éditions Guérin, ndlr) a également tiré Guérin vers l’aventure au sens large, là où la maison s’adressait historiquement aux amateur·ice·s de littérature alpine. Born to Run, le livre culte de Christopher McDougall, a notamment ouvert une brèche dans laquelle les baskets sont rapidement entrées. Dans la librairie Guérin de Chamonix © Louis Lepron pour Vertige Media Les chemins qui mènent jusqu’aux livres ont eux aussi changé. Lorraine Afanassieff évoque notamment Benjamin Védrines : « Ils vont venir acheter son livre parce qu’ils l’auront vu ou qu’ils en auront entendu parler ». Elle voit surtout arriver une génération dont le premier contact avec un auteur ne s’est pas forcément fait dans une librairie mais à l'écoute d'un podcast. Pas question pour autant de repeindre la maison au gré des algorithmes. « On continue à s’intéresser aux textes historiques. Mais il faut s’adapter aussi à l’actualité. On choisit des gens qu’on soutient, qu’on admire », confie la libraire. Foule sentimentale Le tourisme pèse aujourd’hui 70 % du PIB de la vallée de Chamonix. La pression est telle que la commune prévoit, dans son nouveau PLU, de ne plus augmenter les capacités d’accueil touristique de Chamonix. Plus de nouveau grand hôtel, de résidence touristique ou d’infrastructure touristique d’ampleur. Les grands événements, eux, concentrent cette économie sur quelques dates. L’UTMB revendique près de 45 millions d’euros de retombées économiques directes, indirectes et induites chaque année à l’échelle de l’Espace Mont-Blanc, entre hébergement, restauration, commerces, transports et services. À quelques mètres du parcours, les livres rouges voient pourtant assez peu la couleur de ces millions. « Des événements comme l’Ultra-Trail, quand il y a des gens qui ne sont pas au courant et qui arrivent par hasard à Chamonix à ce moment-là, ils ne reviendront plus jamais. Ça les vaccine pour un certain moment », sourit Lorraine Afanassieff, avant de durcir le constat : « Moi, je pense qu’il y a quand même un tourisme de masse assez violent suivant les événements. Pour nous, le tourisme lié à ces événements-là, ce n’est pas un bon tourisme. » Même punition lorsque les meilleur·e·s grimpeur·se·s de la planète viennent s’affronter pratiquement devant sa porte. « Même la Coupe du monde... Franchement, ce n’est pas un super tourisme pour nous », assène-t-elle. La raison est assez triviale : « Les gens ont la tête ailleurs ». Le paradoxe devient plus intéressant lorsque Lorraine Afanassieff décrit celles et ceux qui achètent vraiment. « Les gens qui viennent, qui aiment la montagne, ils viennent chercher quand même du calme, ils viennent chercher un plaisir esthétique, ils viennent chercher une rencontre avec la nature. » Pas exactement l’ambiance d’un centre-ville saturé de barrières, de sono et de dossards. La notion de « clientèle » demande d’ailleurs à être maniée avec précaution chez Guérin. La boutique n’est pas une librairie comme les autres : elle ne vend que les livres des maisons Paulsen et Guérin et partage son adresse avec leurs bureaux. Son chiffre d’affaires contribue assez pour participer au paiement du loyer, sans être ce qui fait vivre l’ensemble de l’éditeur. Mais demandez à Lorraine Afanassieff à quoi sert précisément le lieu et la réponse déborde vite de la caisse enregistreuse. « C’est à la fois une vitrine et puis c’est aussi un point de rencontre, parce que ça nous permet de rencontrer quelques auteurs, d’en attraper comme d'autres aussi. Il n’y a pas que vendre des livres, mais il y a aussi retrouver des gens qui viennent discuter, qui viennent s’informer, et d’autres qui viennent déposer des manuscrits. » Certains livres, affirme-t-elle, sont même sortis grâce à la boutique. Le principe existait avant le local de la place du Mont-Blanc. Lorsque les bureaux Guérin se trouvaient encore au troisième étage d’un immeuble de la rue des Moulins, les lecteur·ice·s grimpaient déjà pour acheter leurs livres et discuter. Mettre ce lieu d’échange au niveau de la rue devait amplifier le mouvement. « C’était bien d’avoir pignon sur rue. Et ça, c’est vrai que ça fonctionne, affirme-t-elle, avant d'ajouter : « Le défi, c’est quand même de continuer à faire vivre la boutique. »

  • Une histoire de l'alpinisme au féminin : justice pour celles qu’on a oubliées

    « Les femmes seront payées autant que les hommes quand elles grimperont torse nu. » Cette phrase, prononcée par une personne de l’IFSC, en réponse à Lynn Hill qui réclamait l’égalité des récompenses entre hommes et femmes, résume tout un pan des obstacles auxquels les femmes continuent de faire face. Plus qu’une maladresse, elle révèle un système où la performance féminine est encore trop souvent reléguée au second plan, soumise à des jugements sexistes et paternalistes. Dans ce contexte, "Une histoire de l'alpinisme au féminin", signé par Stéphanie et Blaise Agresti, se dresse comme une cordée courageuse face à ces inégalités. Ce livre ne se contente pas de documenter des exploits : il questionne les silences de l’Histoire et les absences criantes. « Nous avons voulu combler un vide », confie Stéphanie. Un vide qui n’a rien d’anecdotique, mais qui reflète une société où la légitimité des femmes à occuper les sommets reste trop souvent mise en doute. © Vertige Media C’est au Festival Femmes en Montagne, entre deux projections, que Stéphanie et Blaise Agresti nous ont confié les coulisses de ce projet ambitieux. Ensemble, ils incarnent un équilibre entre tradition et modernité, entre introspection et militantisme. Blaise, ancien chef du peloton de gendarmerie de montagne à Chamonix, et Stéphanie, enseignante passionnée de nature et de transmission, partagent une conviction commune : « Les femmes n’ont jamais été absentes, elles ont juste été invisibilisées », résume Blaise. À l’image du festival, qui célèbre la place des femmes dans les sports de montagne, leur livre a pour ambition de rendre visibles ces trajectoires oubliées. Un héritage familial et des figures effacées Pour Blaise, la montagne n’a jamais été qu’un terrain de jeu. Fils d’un guide de haute montagne et grimpeur depuis son enfance, il a grandi entouré de figures légendaires, dont plusieurs féminines. « Ma mère était alpiniste, et autour d’elle gravitaient des personnalités comme Sonia Livanos ou Martine Roland, la première femme guide en France », raconte-t-il. Pourtant, même à Chamonix, berceau mythique de l’alpinisme, ces noms restent peu connus. « Quand on évoque Sonia Livanos, combien savent qu’elle était l’une des plus grandes grimpeuses des années 50 et 60, au même titre que son mari Georges ? » Une ombre portée par des siècles de récits biaisés, où l’héroïsme est systématiquement masculin. Ce poids des récits masculins est d’autant plus lourd qu’il s’inscrit dans des structures sociales plus larges. Stéphanie, qui a découvert l’escalade aux côtés de Blaise, a souvent ressenti cette dynamique. « En tant que femme, on nous perçoit d’abord comme des suiveuses, même quand on grimpe en tête. Il fallait montrer que ces femmes-là n’étaient pas en marge, mais bien au cœur de l’histoire. » © Vertige Media Ce besoin d’équilibre, les Agresti le vivent aussi dans leur quotidien. Parents de quatre enfants, ils ont fait de la montagne un terrain de transmission. « Chaque été, nous partons grimper ensemble. C’est notre manière de transmettre une culture du lien », explique Stéphanie. Le Cervin et les zones d’ombre de l’Histoire Une question demeure : pourquoi ces figures féminines sont-elles si peu présentes dans les récits officiels de l’alpinisme ? Blaise, d’un ton direct, avance une hypothèse : « Elles faisaient de l’ombre aux hommes. » Prenons Lucy Walker, première femme à gravir le Cervin en 1871. À l’époque, elle monte en jupe, sans l’équipement moderne, et réussit là où tant d’autres ont échoué. Pourtant, son exploit est effacé des récits, alors que la première ascension masculine, marquée par la tragédie, occupe toutes les pages. « Lucy Walker n’existe pas dans les livres d’histoire, alors qu’elle a réalisé cet exploit six ans après Whymper. » Ce silence n’est pas un oubli innocent. « Quand elles étaient couvertes, c’était souvent pour les ridiculiser. Si une femme réussissait une course, on minimisait la difficulté ou l’intérêt de la voie. » Stéphanie souligne un paradoxe : « L’alpinisme, avec sa culture du dépassement, devrait être un espace d’émancipation. Pourtant, il a longtemps été un bastion de conservatisme. » Pire, la maternité devient un prétexte pour étouffer les ambitions des femmes. « Une mère grimpeuse ? On la traite d’irresponsable, alors qu’on ne pose jamais cette question aux hommes », ajoute Blaise. Un livre politique, malgré eux « Ce n’est pas un ouvrage féministe au sens militant », précise Stéphanie, visiblement prudente avec le terme. Non pas par désaccord avec son essence, mais à cause de la connotation qu’il peut engendrer. En réalité, il est impossible de raconter l’Histoire sans faire acte politique. « Dès qu’on met en lumière des récits invisibles, on interroge les structures de pouvoir et les inégalités », admet Blaise. Ce livre est une forme de justice, une tentative d’équilibre entre une vérité enfouie et une histoire trop souvent univoque. Pour les Agresti, l’objectif n’était pas de plaider une cause avec un prisme unique, mais de proposer une vision équilibrée. « Nous avons voulu montrer que ces femmes n’ont pas leur place en marge, mais au centre de l’histoire. » © Vertige Media Cet équilibre, ils l’ont cherché dans les archives alpines, où les récits masculins dominants ont longtemps noyé les voix féminines. « Elles n’écrivaient pas sur elles-mêmes, et personne ne racontait leur histoire », explique Stéphanie. Ce travail d’exhumation a souvent relevé de l’archéologie, avec des découvertes précieuses dans les archives de l’ENSA ou au détour de rencontres avec des alpinistes des années 70 et 80. « Ce travail de fourmi nous a permis de mettre en lumière des parcours extraordinaires, mais encore méconnus », précise Blaise. Un défi d’accessibilité Si le livre se penche sur l’Histoire, il pose aussi des questions brûlantes. « La montagne devient un loisir élitiste », regrette Stéphanie. « Que ce soit pour des raisons financières ou culturelles, beaucoup d’enfants, même à Chamonix, ne connaissent pas leur environnement. » Blaise renchérit : « Les enfants des classes populaires ont souvent moins accès à la montagne, même quand ils vivent à ses pieds. C’est un problème de société. » Cette réflexion s’étend aux défis environnementaux. « On ne peut plus ignorer que la montagne est dégradée par le réchauffement climatique et la surfréquentation », ajoute Blaise. Dans ce contexte, rendre la montagne accessible ne signifie pas seulement permettre à plus de gens d’y aller, mais aussi en garantir la pérennité pour les générations futures. Une montagne pour tous : un défi collectif Lors d’une séance de dédicaces, un homme s’approche timidement de Blaise Agresti. Après quelques instants d’hésitation, il finit par déclarer : « Je vais le prendre pour ma femme. » Une réponse qui résume, selon Blaise, une incompréhension persistante. « Ce sont les hommes qui devraient lire ce livre. Les femmes savent déjà ce qu’il raconte, ce sont elles qui en subissent les conséquences. Mais les hommes, eux, doivent déconstruire leurs certitudes. » Car au-delà des exploits relatés, "Une histoire de l'alpinisme au féminin" est avant tout une leçon d’humanité. C’est une invitation à élargir notre regard, à interroger les structures qui façonnent nos récits et à reconnaître les voix trop longtemps laissées dans l’ombre. Si l’alpinisme se veut le reflet de la société, alors sa transformation ne pourra être qu’universaliste. Comme le résume Blaise : « Si nous voulons une montagne plus inclusive, plus accessible et plus respectueuse, il faut que ce débat devienne universel. » "Une histoire de l'alpinisme au féminin" est disponible aux éditions Glénat en cliquant ici. © Vertige Media

  • Paris-Kalymnos : que reste-t-il du voyage ? (5/5)

    Arrivé à Kalymnos, il est temps de faire les comptes : 70 heures de trajet, près de 450 € et trois jours d’escalade. Au-delà du bilan, ce voyage révèle ce que le temps long, le train et la sobriété changent à notre manière de grimper. Paris-Kalymnos, dernier relais. Kalymnos par la grande voie © Pascal Beria Dans l’épisode précédent : la lente pérégrination qui m’avait conduit de Paris à Kalymnos touche à sa fin. J’ai posé mon sac sur l’île. Je peux enfin me mesurer à son rocher et profiter de son décor. L’occasion de rappeler combien ce paradis de la grimpe est fragile et doit être préservé. Il est temps, pour moi, de faire le bilan de ce voyage… « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage », chantait l’aède angevin. Le mien touchait à son but sur les rives de Kalymnos. Et, en effet, sans pour autant me prendre pour le héros d’Homère, j’étais assez heureux de mon voyage. Le numérique, c'est pas automatique Traverser le continent en train, c’était un peu attaquer une grande voie, topo en main, mais sans visibilité. Une progression qui ne laisse pas toujours voir ce qui se cache derrière le prochain relais, et sans garantie d’arriver dans les temps. Je cherchais à savoir, à mon départ, s’il était possible de rallier n’importe quel site d’escalade sans céder aux transports polluants et si cette invitation au voyage était un choix raisonnable pour atteindre les falaises de Kalymnos. Arrivé à destination, je pouvais désormais me risquer à une conclusion. La réponse est oui. Mais, en fait, non. Mais, finalement, oui. Parce qu’évidemment, rien n’est jamais simple. Oui, d’abord, parce que j’étais parvenu à remplir la première partie du contrat et à relier les deux bouts de l’Europe sans quasiment quitter le réseau ferroviaire. Il est donc à la portée de toutes et tous de le refaire. Et, en fait, non, parce que raisonnablement, rien ne tient dans cette expérience. Ni l’énergie nécessaire ni le budget demandé. Il m’aura fallu plus de 70 heures de déplacement pour relier la porte de mon domicile aux rives de Kalymnos. Des heures d’attente. Six jours de voyage. Côté budget, le train a un prix : celui de la carte Interrail, 323 €, des réservations, 43 €, et du ferry, 81 €, soit un total de presque 450 €, sans compter les multiples faux frais oubliés en route. En cette saison, il faut compter trois heures et 270 € en prenant l’avion. La comparaison est intenable. J’allais passer trois jours à profiter du rocher de Kalymnos. Définitivement trop peu. Le prix à payer quand on fait le choix de ne pas prendre le raccourci de l’avion. Même quand on cherche à lui échapper, le temps finit toujours par vous rattraper. Et oui, enfin. Parce qu’un voyage se mesure avant tout par ce qu’il en reste. Cette itinérance m’a fait expérimenter une Europe à deux vitesses, six langues, trois alphabets et trois monnaies. Une Europe mixte et diverse, imperceptible lorsqu’on la voit du ciel, mais que le train et l’escalade parviennent indirectement à tisser ensemble. L’expérience d’Interrail, en elle-même, révèle combien le principe d’un numérique exclusif peut être source d’une grande vulnérabilité en voyage. Le pass Interrail est parfait vu du siège confortable d’un TGV. Il l’est beaucoup moins lorsque l’on est assis dans un Intercité roumain dépourvu de connexion Wi-Fi et de moyen de recharger son téléphone. D’une manière générale, le « tout-numérique » fait continuellement planer une menace de dysfonctionnement qui rend le déplacement toujours un peu précaire, à la merci d’une application incompatible, d’une connexion défaillante ou, plus simplement, d’une perte de matériel. L'horizon d'Athènes © Pascal Beria J’en ai fait l’expérience le jour où mon téléphone a obstinément refusé de s’allumer. Bug technique récalcitrant ou redémarrage intempestif, ce qui est certain, c’est qu’il m’a mis dans la position délicate de ne plus être en mesure de prouver la validité de mes titres de transport. Le principe numérique ne dispense pas non plus d’avoir à passer par la case guichet pour valider ses réservations dans les régions où les services de billetterie n’ont pas encore été digitalisés, avec toujours cette crainte de se voir refuser l’accès à bord. Il oblige, enfin, à connaître instinctivement le fonctionnement de l’application Interrail, dont l’ergonomie laisse parfois à désirer. J’en ai fait les frais au départ de Paris, en ne comprenant pas comment déclarer le début de mon voyage. Un détail sanctionné par 50 € d’amende. Le coût de l’apprentissage numérique, je suppose. Interrail s’avère être une liberté sous contrainte. Ce qu’on en retient, en tant que voyageur·se, c’est plutôt un état d’inconfort permanent. Mon périple n’était pas spectaculaire parce que, précisément, il avait décidé de ne pas l’être. Ce périple révèle également les efforts que réclame toute forme d’engagement. Passé au tamis du comparateur d’impact proposé par Mollow, mon voyage aura « coûté » 185 kg d’équivalent CO₂, soit 9 % du budget carbone annuel qui m’est alloué dans le cadre de l’accord de Paris. C’est 711 kg d’équivalent CO₂, soit 36 % de mon budget, si j’avais pris l’avion. Près de quatre fois plus. Certain·e·s trouveront le différentiel trop mince pour l’effort consenti. Tout déplacement, toute pratique de plein air a immanquablement un impact sur son environnement. Chercher à le minimiser demande généralement plus d’efforts que de choisir la simplicité offerte par les technologies. C’est la limite intrinsèque de la démarche. Mais la simplicité offerte par les technologies n’est pas pour autant sans coût pour la société. Il ne s’agit ni de jeter l’opprobre sur une pratique en particulier ni de faire de cette réalité une caution pour l’inaction, mais de prendre conscience que des pistes alternatives existent et qu’elles peuvent être envisagées. Il faut juste faire en sorte de mieux les flécher et ajouter un tout petit peu de plaisir à les pratiquer. La frugalité du spectacle Pour finir, j’ai aussi découvert à quel point l’usage du train pouvait être multiple. Utilitaire, touristique, pressé, contemplatif, confortable, laborieux, sonore, coloré, en salle commune ou compartimentée. Cette pluralité est une source indéniable de densité et confirme que le voyage, au même titre que l’escalade, peut être une expérience sensorielle complète. J’allais passer trois jours à profiter du rocher de Kalymnos. Définitivement trop peu. Le prix à payer quand on fait le choix de ne pas prendre le raccourci de l’avion. Même quand on cherche à lui échapper, le temps finit toujours par vous rattraper. C’est aussi une leçon de cette expérience de lenteur. Il fallait désormais que j’entame le chemin du retour. On m’attendait ailleurs. L’épilogue de ce périple laissait donc un arrière-goût d’inachevé. Consacrer six jours de déplacement à trois jours d’escalade interroge la légitimité même du projet. N’aurait-il finalement pas mieux valu rester chez moi et me contenter de ma salle d’escalade locale ? « It’s a kind of adventure », m’a suggéré une rencontre de passage à qui j’expliquai les méandres de mon périple. Tout bien considéré, ce que je venais de vivre me semblait plutôt être le contraire d’une aventure. Tout au plus un voyage au long cours, suivant une ligne de vie bien précise et imposant son tracé et son rythme. La vie à Kalymnos © Pascal Beria J’étais loin des épopées flamboyantes qui peuplaient mon inconscient. Mon histoire ne convoquait ni déesse mythique ni menace à combattre. Elle n’explorait pas davantage le théâtre d’un conflit ou la prouesse d’une cordée. C’était la limite de l’exercice. Mon périple n’était pas spectaculaire parce que, précisément, il avait décidé de ne pas l’être. C’était une histoire qui cherchait la frugalité. Et la frugalité n’est pas spectaculaire. Elle se passe d’images Instagrammables. De révélation fracassante. Elle n’a pas d’histoire. Malgré les imprévus, les péripéties, les rencontres et les doutes, ce voyage tenait davantage de l’anti-aventure. Contre toute attente, c’est Jean-Paul Sartre qui allait apporter une justification inopinée à ce périple. Surprenant compagnon de cordée et preuve que la philosophie a toujours quelque chose à nous dire lorsque l’on doute. « Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter », propose-t-il. À l’heure des exploits programmés et des expériences artificielles, raconter ce périple dans la longueur m’était apparu comme un acte de résistance. Charge donc aux lecteur·rice·s d’en faire une aventure… Cet article est le cinquième et dernier épisode de notre série d'été consacrée au voyage de Pascal, entre Paris et l'île grecque de Kalymnos. Retrouvez l'ensemble des épisodes sur notre site.

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