top of page

Petite métaphysique de la grimpe avec Antoine Le Menestrel

Dernière mise à jour : 7 nov. 2024

L’émission "La Conversation scientifique", animée par Étienne Klein, s’aventure parfois hors des sentiers battus. Dans son dernier épisode, on dépasse la technique et l'exploit physique de l’escalade pour explorer ce qui se joue au-delà du rocher, ce qui se passe dans la tête et dans le corps. Et qui de mieux qu’Antoine Le Menestrel pour aborder le sujet ? Grimpeur de l’absurde, artiste et créateur, il vient bousculer les clichés, refusant de réduire l’escalade à une simple performance sportive. L’escalade, pour lui, touche au sensible et au philosophique, là où les paradoxes de la gravité, du vide et de la descente redéfinissent notre conception du monde.


Antoine Le Menestrel
© Hugo Mimouni

Le vide et la gravité : danser au bord du précipice


Pour le commun des mortels, « le vide », c’est ce gouffre béant qui fait chavirer l’estomac et pâlir le visage. Pour Le Menestrel, c’est tout autre chose. Ce vide, il le connaît intimement, il l’a côtoyé, apprivoisé, jusqu’à en faire son compagnon de route. Étienne Klein rappelle en préambule ce paradoxe étrange : « Lorsque nous grimpons, nous appelons vide l’espace sous nos pieds, alors que, réellement, le vide s’étend bien plus vaste au-dessus de nous. Ce vide-là ne manque pas d’air, il en regorge. »


« Lorsque nous grimpons, nous appelons vide l’espace sous nos pieds, alors que, réellement, le vide s’étend bien plus vaste au-dessus de nous. Ce vide-là ne manque pas d’air, il en regorge. »

Il s'agit de « gravité », cette force invisible qui « devient pour nous l’arbitre de l’orientation », précise-t-il. Pour lui, cette gravité est un point de tension où se joue la confrontation entre la chute et le maintien. Pour Le Menestrel, la gravité n’est pas simplement ce qui attire au sol, c’est une interlocutrice, une force avec laquelle composer. « Ma gravité, je danse avec, je l’utilise pour descendre. » Une manière de prendre le contrepied de l’angoisse, de se défaire de la peur de tomber. Mais dans cette danse, il s’agit de se retenir au bord de l’abîme, de s’interdire la chute pour ne pas connaître la tombe. Un jeu de funambule, où l'équilibre est fragile, où l’on côtoie de près « la possibilité de la chute. »


La descension : refus de l'ascension perpétuelle


Antoine Le Menestrel jette un pavé dans la mare des idéologies contemporaines en remettant en cause notre obsession de l’ascension, de la montée sans fin. C’est l’un des rares à parler de « descension » comme un acte délibéré, un refus de se soumettre au mythe de la réussite ascendante. Inspiré par Nietzsche, il défend une vision qui contraste avec celle de la société. « Notre civilisation ne jure que par la croissance : plus haut, c’est mieux, plus loin, c’est admirable. Mais l’escalade, c’est aussi descendre, c’est quitter le sommet, redescendre au monde. »


« On oublie trop souvent que pour monter, il faut savoir redescendre, être prêt à retourner là d’où l’on vient. »

À ses yeux, la descente a une dignité propre, un rôle essentiel dans le parcours. « On oublie trop souvent que pour monter, il faut savoir redescendre, être prêt à retourner là d’où l’on vient. » Et si, pour une fois, le sommet n’était pas le paradis que l’on nous vend ? « Loin d’être un aboutissement, le sommet n’est qu’un passage, une halte dans l’itinéraire. Redescendre, c’est aussi se confronter à la réalité, c’est ne pas rester dans le mythe de la hauteur. » Une position caustique vis-à-vis de ce mythe, qu’il démystifie à coups d’arguments tranchants. Et il appuie : « Les plus anciens mythes parlent de catabase, cette descente dans les profondeurs pour atteindre ensuite la lumière. Mais aujourd’hui, on délaisse cette sagesse, on perd notre descendeur. »


Antoine Le Menestrel
© Pierre Duret

La corde comme ligne de vie : une poétique de l’élévation


Pour Le Menestrel, l’escalade n’est pas que physique, elle est intrinsèquement poétique. Elle raconte une reliance, une connexion entre l’individu et l’espace, le vertical et l’horizontal. « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre... et je danse. » La grimpe devient une manière de tisser des liens invisibles, une forme de poésie qui s’écrit avec le corps.


Cette vision s’enracine dans une quête artistique et personnelle où il se considère « faiseur de rêves » et place son corps au service de la scène et de l’autre. Il évoque cette « cordée émotionnelle » qui se crée avec le spectateur, qui reste ancré au sol mais s’élève à travers lui. À la verticale, Le Menestrel danse, crée une intimité avec le rocher, transformant le simple acte de grimper en une œuvre chorégraphique où chaque mouvement raconte une histoire. Cette approche de l’escalade comme performance est un pied de nez aux clichés et aux conventions.


La compétition rejetée : émulation contre individualisme


La compétition, Le Menestrel l’a toujours combattue. En 1985, il signe avec d’autres grimpeurs le « manifeste des 19 », une déclaration sans compromis contre la course aux médailles, le cirque médiatique. « La société déteste les marges, alors elle récupère tout. Et la compétition, c’est le moyen pour récupérer l’escalade, pour l’enfermer dans des règles. » Ce refus est catégorique, il voit dans cette marchandisation de la grimpe une perversion de l’esprit même de la discipline.


« La compétition, c’est le moyen pour récupérer l’escalade, pour l’enfermer dans des règles. »

Le Menestrel prône l’émulation, l’inspiration collective, plutôt que la lutte acharnée pour la reconnaissance. « L’esprit d’émulation nous pousse à être meilleurs ensemble, pas à dépasser les autres pour une médaille. Ce n’est pas mon énergie vitale que je veux gaspiller dans ce cirque-là. » Pour lui, la pratique de l’escalade doit demeurer une expression personnelle, loin des podiums, une façon de se mesurer à soi-même avant tout.


Antoine Le Menestrel
© Luca Del Pia

La dimension poétique et spirituelle du corps


Plus que de l'entraînement physique, l’escalade est pour Le Menestrel une rencontre avec son propre corps. Il parle d’un corps conscient, d’un « compagnon de cordée » qu’il écoute pour guider ses choix de vie. « Mon corps sait ce que je suis, il me montre la voie, bien avant ma tête. » Cette relation intime s’enracine dans une conscience aiguisée du corps, renforcée par des années de pratique et de méditation. Sa respiration devient un outil, un « cinquième point d’appui » pour se centrer, faire le vide et oublier l’ego.


Il décrit aussi comment sa connaissance scientifique, acquise lors de ses études en biochimie, nourrit son rapport au corps : « Quand je respire, je sais ce qui se passe. L’oxygène alimente mes muscles, je mâche pour gagner de l’énergie. » Ce regard lucide et pratique révèle un homme qui réinvente sans cesse sa relation à son corps, un homme pour qui le vide, la concentration et la maîtrise de soi s’entremêlent pour former une unité. Dans la grimpe, chaque mouvement est une forme de méditation, une poésie en mouvement.


Cette conversation avec Étienne Klein sur France Culture nous plonge dans la tête d’un grimpeur-philosophe, un homme qui vit l’escalade comme un art de l’équilibre, entre la pesanteur et la grâce. Antoine Le Menestrel ouvre une fenêtre sur une vision poétique, caustique, et résolument anticonformiste de l’escalade. Pour prolonger ce moment de réflexion, le replay de l’émission est disponible sur le site de Radio France.

PLUS DE GRIMPE

bottom of page