top of page

Le sauna, cette chaleur qui ne viendra pas

Chronique pour celles et ceux qui ont un jour cru aux promesses de vapeur.


Sauna salle d'escalade
Rare image de votre salle en 1972.

C’est un mot discret, presque pudique, qu’on glisse souvent au détour d’une brochure, coincé quelque part entre « enrouleurs automatiques » et « smoothies maison ». Trois syllabes chaleureusement boréales qui exhalent des promesses d’évasion nordique, de récupération profonde, de corps apaisés après l’effort. Sauna. Dans l’univers moite des salles d’escalade, il brille comme une utopie tiède : un oasis de vapeur dans un désert de résine.


Mais le sauna n’est jamais vraiment là. Ou plutôt : il est toujours là, mais en creux. Présent dans les discours, omniprésent dans les plans 3D et les rêves éveillés de grimpeurs épuisés par un run de trop – mais radicalement absent de la réalité. Le plus souvent, c’est une porte en bois, fermée à double tour, coiffée d’un petit mot maladroit écrit au stylo bleu – « en maintenance », « provisoirement indisponible » –, dont la calligraphie tremblante indique sans équivoque qu’il ne s’agit ni d’un incident ponctuel, ni d’un retard technique. C’est une panne ontologique. Un paradoxe quantique. Le sauna de Schrödinger : il est là et il n'est pas là. Il existe et il s’évapore.


Mais ce qu’on lui reproche, au fond, ce n’est pas qu’il ne fonctionne pas. Vous l'aurez compris, le sujet n’est pas technique. Il est métaphysique. Ce que symbolise le sauna, dans une salle d’escalade, ce n’est pas seulement la chaleur du corps, c’est surtout la chaleur de l’idée. Le sauna est donc cette fiction marketing qui ne dit pas son nom, ce supplément d’âme de 4m2 qui nous convainc que nous grimpons dans un lieu pensé, presque spirituel. Un lieu où l’on ne viendrait pas seulement martyriser ses doigts sur des arquées, mais où l’on viendrait aussi prendre soin de soi, réparer ses tendons, et peut-être même sa semaine.


Certaines salles poussent d’ailleurs le raffinement jusqu’à promettre un sauna avant même d’avoir coulé les fondations. On annonce fièrement « un espace bien-être à venir » dans des lieux si exigus qu’il faudrait déjà demander pardon au voisin pour ranger son sac à corde. On assure que le sauna arrivera bientôt, éthique, éco-responsable, parfaitement intégré entre une porte coupe-feu et la poubelle à chaussons. À ce stade, on comprend que le sauna n’est pas un équipement mais un horizon. C’est l’Arlésienne thermale du grimpeur moderne : toujours attendue, jamais rencontrée.

C’est un besoin de maintenir intacte l’illusion, une fidélité paradoxale au mirage. Comme ces messages qu’on envoie parfois à un amour passé, histoire de vérifier que l’histoire n’est pas complètement terminée.

Naturellement, ce doux mensonge laisse des traces. Les messages agacés fleurissent sur Instagram entre deux émojis flammes et un cœur rouge : « Toujours pas réparé le sauna ? », « Hâte de tester l’espace bien-être (lol) », « Vous avez pensé à mettre un panneau ‘fiction’ sur la porte ? ». On les lit, on en sourit, on les écrit sans colère véritable. On tomberait presque pour complicité. Sur Google aussi, les notes à deux étoiles rappellent à l’ordre ces salles qui n’ont jamais tenu leur promesse. Entre une critique sur le prix du houmous et la moquette tachée du vestiaire, la panne permanente du sauna est devenue un genre littéraire en soi. Un folklore digital partagé, comme si chaque grimpeur, un jour ou l’autre, avait voulu rédiger sa petite chronique de l’absence.


Mais soyons sincères : personne ne souhaite vraiment sa réparation immédiate. Pas comme on réclamerait un vrai topo ou des prises nettoyées régulièrement. Ce n’est pas un vrai combat. C'est un petit mensonge collectif, dans lequel on aime faire transpirer nos plaisirs coupables. C’est un besoin de maintenir intacte l’illusion, une fidélité paradoxale au mirage. Comme ces messages qu’on envoie parfois à un amour passé, histoire de vérifier que l’histoire n’est pas complètement terminée.

Et puis, si par un miracle quelconque, le sauna se décidait enfin à fonctionner, on serait presque déçu. Parce que derrière la vapeur, derrière le bois chaud, il y a Guy. Torse nu, jambes écartées, le regard franc, occupé à te raconter avec passion son stage d'ouverture à Dijon, alors que tu cherches juste un moment de silence pour expier tes chutes répétées dans le dernier 6B du fond. À ce moment précis, le rêve du sauna s’effrite. Il n'y a plus rien d'hygge, il devient une vulgaire cage en bois révélant sa vraie nature dans laquelle on n'a jamais vraiment eu envie de se plonger, juste savoir qu'elle existait.


C’est probablement là que réside le vrai malentendu. Ce que l’on poursuit, à travers le sauna, ce n’est pas une chaleur réelle, mais une intention de chaleur. L’idée rassurante qu’ici, dans cette salle où les prises tournent trop vite et les bières restent trop tièdes, quelqu’un, quelque part, a pensé à notre bien-être. Même si c’est faux. Même si c’est une promesse creuse, un élan vers un mieux qui n’arrivera jamais.


Alors oui, on continue d’y croire. On le réclame, on commente, on alimente le mythe avec humour, tendresse et fatalisme. On se prend à rêver du jour où, après une séance marquée par des échecs glorieux, on pourra enfin s’y glisser, au calme, sans Guy ni débat interminable sur la magnésie liquide. Mais au fond, on sait déjà que cette chaleur-là ne viendra pas. Et c’est sans doute mieux ainsi.

PLUS DE GRIMPE

bottom of page